L'École totalitaire [1ère partie]

maman enfant ecole 600Tu as 8 ans. Tout au fond de toi, et pas seulement au fond, tu n'aimes pas l'école. Et c'est bien normal car il y a rien d'aimable à l'école. Tu as beau être sur Terre depuis seulement 8 ans, tu sais déjà que l'école est la pire invention humaine depuis l'aube des temps. Et pourtant, là où le cisaillement déchire toute ton âme, c'est que tout et tout le monde est obnubilé par l'École. Tu vis dans une société où l'essentielle de la médiation entre toi et cette société est fondée sur l'École, est gorgée d'École jusqu'à la lie. C'est vivre en voulant sans arrêt parler d'autre chose sans que ça soit possible. C'est vivre avec des gens qui te parlent sans arrêt d'un truc qui ne t'intéresse pas. Tu es tombé dans une société obsessionnelle, obsédée par l'École. C'est le Dieu dans la société dans laquelle tu es tombé.

Ça commence alors que tu ne mesures que 3 millimètres : ta mère est enceinte de toi, elle vient de l'apprendre, et quand elle voit des amis à elle ou de la famille, certains demandent avec intensité : « Bon c'est pas encore le moment c'est sûr, mais ça vient vite tu sais, il ira où comme École quand ce sera le moment ? ». Ensuite, à l'âge de six mois à peu près (et ce, plusieurs fois par mois), si tu as des aînés ou des proches plus âgés (et il y en a forcément), on va t'expliquer que le petit gars de 4 ans et celui de 7 ans — ton cousin peut-être et le fils de l'ami de ta mère — avec leur cartable et leur choco-BN, ils doivent aller à l'École et que c'est très très important, et que toi aussi, un jour, bientôt, tu iras là-bas « pour apprendre pleeeeiiiinn de choses intéressaaaaantes et paaaaassionnantes ».
Ensuite, tu vas rentrer dans une période absolument sordide et folle entre l'âge de 1 an et 3 ans ; là, presque tous les jours pendant deux ans, tu entendras la même petite musique soporifique à tous les coins de rue : « Alors, il va bientôt aller à l'école !? Oh non, il ne va pas encore à l'école, mais c'est pour bientôt hein ! Tu vas voir, ça va être formidable, tu vas apprendre plein de choses et tu auras plein de copains ! ». Tu commences à comprendre que la médiation entre toi et la société des hommes, c'est ce machin d'École, que tout passe par elle, et que tout te ramène à elle, de façon inévacuable et obligatoire. Et en plus, il y a un point vraiment énorme qui complète et parachève l'analyse : ta mère, elle est professeur, elle « travaille » à ça, et ta grand-mère : pareil ! quand elle était moins vieille, c'était aussi ce qu'elle faisait. Alors là, y'a plus de doutes possibles : la vie c'est l'École et l'École c'est la vie, ou en tout cas, c'est la chose la plus importante du monde.

Arrive bien évidemment tes 3 ans avec le spectre approchant de ta première rentrée (terme divin lui-aussi — selon leur théogonie à eux). Là, il se passe encore un truc de dingue : les discours entendus à tous les coins de rue concernant l'école s'intensifient de façon extrême : on ne te parle plus que de ça, et tout le monde te parle de ça avec émotion, emphase, folie douce, car maintenant ils ont retiré le « Ha non, c'est pas pour tout de suite » au profit d'un « Alors, ÇA Y EST ! C'est maintenant ! C'est la rentrée, tu vas (enfin) aller à l'École ». Délirant, mais eux se croient sains d'esprit...
Arrive donc le mois de septembre. Tu observes avec stupéfaction tout le monde qui s'affaire qui se prépare intensément pour ce Grand Jour Saint (dans leur calendrier à eux). C'est un sacré cérémonial et un cérémonial sacré : on prévoit plein de choses longtemps à l'avance, des vêtements neufs, les fameuses fétiches transitionnelles « fournitures scolaires », passages chez le coiffeur, photographies, etc. etc. Et là aussi, tu vois bien que les plus âgés sont habitués, que toute cette passion est évidente et normale : c'est LA RENTRÉE ! Tu es pris dans une foule compacte et tout le monde marche dans la même direction : vers l'École. Seul un Titan aurait la force de répondre à tout ça : « bon moi je vous laisse à vos bêtises, je vais me promener dans la forêt », car personne ne te parle de la forêt et personne n'y va non plus. Arrive donc le jour J, où ta mère et ton père te réveillent (alors que tu voulais continuer de dormir) et t'emmènent à l'École, et, l'oeil hagard, tu découvres l'horreur de la chose, de cette chose adorée par tous et ce cisaillement décuple l'horreur à son paroxysme. Au jour 2, une force offerte par les Dieux (extrinsèque) mais aussi peut-être présente à la racine de ton être, t'amène à dire non, que tu ne veux pas de ce machin. Tu utilises les méthodes dont tu disposes à cet âge-là : tu pleures, pleures et pleures des litres de larmes. Tu hurles aussi : tu ne veux pas aller à l'École. Tu as trouvé la force de l'affirmer alors que tu n'as même pas 3 ans et que toute la société adore l'École. Te voilà, seul contre tous, à 3 ans. Tu as réussi l'exploit divin de te positionner avec tes ridicules moyens, de lutter contre l'impossible. Mais tu ne seras pas entendu (pourtant tu pleures en continu et tu hurles). Tu ne seras pas entendu car à côté de L'ÉCOLE, tu n'es rien. Elle est tout et tu n'es rien. Tu es bien quelque chose, voire quelqu'un, mais face à L'ÉCOLE, tu n'es plus rien : ta parole et tout ce qui t'anime de sincère au dernier degré n'existe pas. Dans les semaines qui suivent : toute ta famille et tous tes proches additionnés à l'ensemble de la société (médecin, boulanger, facteur, et toutes personnes rencontrées) vont se livrer à une intense et vile propagande dans ta direction. Tu as entamé sans le savoir à 3 ans ton oeuvre de dissidence et mécaniquement la société telle une horde sanguinaire bascule dans « la réaction». Il va falloir te faire plier, comme on tente toujours de faire plier le dissident aux quatre coins du monde depuis l'aube des temps (qu'il ait 3 ans ou 30 ou 60 ou 80). C'est le début d'une longue série d'étapes où tu diras non, et où tu feras face à chaque fois à « la réaction » de gens qui soi-disant t'aiment ou « veulent ton bien », car c'est la formule consacrée : « C'est pour ton bien » (Cf : Alice Miller).

Fin de la première partie - et je n'ai encore que 3 ans. Cette merde totalitaire a duré 20 ans ensuite.

P.S : j'adore cette photo, elle en dit long, très long je trouve.