Oui, l'Enfer est pavé de bonnes intentions !

ritalineA l'intention des Élus, professeurs, éducateurs, parents, personnels médicaux, services sociaux (protection de l'enfance...), humanitaires, adultes, et de chacun d'entre nous, afin que l'on sonde correctement nos intentions réelles quand on propose (ou impose) notre aide à quelqu'un.

Quand Tolstoï dit : « Que chacun se souvienne de tous les moments pénibles de sa vie, de toutes les souffrances physiques et morales qu’il a endurées et qu’il endure, et qu’il se demande au nom de quoi il a enduré toutes ces calamités. (...) Que tout homme sincère se souvienne bien de toute sa vie et il s’apercevra que (...)  la majeure partie des malheurs de sa vie sont provenus uniquement de ce que, contrairement à son inclination, il a suivi la doctrine du monde qui l’attirait. » on pourrait facilement ajouter que cette « doctrine du monde» dont parle Tolstoï s'est toujours manifestée sur nous par l'action de certains personnages ayant la triple caractéristique : de l'autorité, d'être des agents d'intérêts soi-disant supérieurs, et présentant toujours de bonnes intentions dont celle d'aider. Ce prisme de l'aide (et de ces trois caractéristiques) permet vraiment de saisir une analogie entre tous les sordides personnages qui nous ont le plus faits souffrir, qui nous ont le plus détournés de nous-mêmes (de notre liberté et de notre bonheur), et qui, au final, nous ont donc LE MOINS AIDÉS !! Cette analogie doit donc pouvoir nous permettre de faire un gros paquet de l'ensemble de ces personnages, pour se défaire d'un seul coup de ce qui est peut-être la chose la plus nocive pour chacun de nous, c'est-à-dire, ce réseau de dépendances orchestrées par les « bonnes âmes ». Pensons aussi au passage à la principale technique de ces « bonnes âmes » qui doit nous alerter (et nous faire fuir ou combattre) systématiquement : le chantage à l'amour (qui pique notre angoisse originelle), dans des formes très variées et très subtiles. Et ne manquons pas également de voir l'analogie qui existe aussi entre les « bonnes âmes » et les médicaments (que certaines « bonnes âmes » prescrivent). Dans tous les cas : on nous met des béquilles à vie.

Oui, on le répétera jamais assez : l'Enfer est pavé de bonnes intentions, ne l'oublions jamais... et surtout à l'Éducation nationale, dans les hôpitaux (ou autres cabinets), dans l'assistance publique, dans l'humanitaire, et dans les cours de justice et outils régaliens...

Le texte, ci-dessous, est écrit par John Holt et est extrait de l'excellent livre «S'évader de l'enfance», il décortique magistralement ce problème profond de ces « bonnes âmes » qui nous tuent :

« Quelqu'un m'a dit quelque chose de très vrai à propos des bonnes âmes et de l'aide qu'elles apportent : La Bonne Âme a encore frappé !
Beaucoup de gens rient spontanément et approuvent cette expression. Puis, ils prennent du recul et se disent, attends, attends une minute…, quand même, au départ, aider ceux qui en ont besoin n'est pas critiquable !

Le Bon Samaritain qui a aidé le vagabond mal en point est l'une des figures théoriques de notre culture, pour de bonnes raisons. Et nous avons besoin de beaucoup de gens comme lui. Mais lorsque le vagabond a été guéri et remis d'aplomb, le Bon Samaritain l'a laissé poursuivre son chemin. Il ne lui a pas dit qu'il ne devait plus vagabonder parce que c'était trop dangereux et parce qu'il n'était pas capable de s'occuper de lui-même. Il ne s'est pas autoproclamé protecteur permanent du vagabond. Il n'a pas transformé la protection de tous les vagabonds en métier, en carrière ou en vocation. Il a apporté de l'aide parce que, devant ses yeux, à ce moment-là, il a pu voir quelqu'un qui avait besoin d'aide. Sinon, il avait ses autres occupations.

Il est important d'essayer de comprendre comment l'idée d'aider a été si largement corrompue et comment elle est devenue un type d'exploitation destructive ; comment l'aide humaine s'est progressivement transformée en un service, une industrie et un monopole. Je suis toujours troublé par ceux pour qui être la bonne âme et le protecteur d'autrui – généralement sans que personne leur ait rien demandé – est l’œuvre de leur vie. Le problème avec quelqu'un qui se définit lui-même comme une bonne âme c'est qu'à moins de prendre beaucoup de précautions, il est presque certain qu'il collera à ceux qu'il aide, l'étiquette : personnes ne pouvant pas s'en sortir sans mon aide. Il peut le leur dire, ou bien essayer très fort de les en persuader ; il peut aussi ne rien dire et garder cette idée pour lui ; ou il peut même ne pas en être conscient. Dans tous les cas, le résultat est vraisemblablement le même. Sa façon d'agir avec ceux qu'il aide, ce qu'il fait ou ce qu'il dit (ou refuse de dire) sur ce qu'il fait, tout cela finit par les convaincre de façon presque certaine qu'ils dépendent effectivement de son aide.

La personne qui a pour principale ambition d'aider les autres a, elle, besoin de ceux qui ont besoin de son aide. La bonne âme se nourrit et prospère sur l'incapacité, et elle crée l'incapacité dont elle a besoin. Le problème avec ces professions d'assistance – l'enseignement, la psychiatrie, la psychologie, le travail social – c'est qu'elles ont tendance à attirer des gens qui se prennent pour Dieu. Certains d'entre eux, peut-être bien la majorité, se prennent pour un Dieu gentil et désintéressé. Les autres, et peut-être bien sans même le savoir eux-mêmes, se veulent être un Dieu sévère et cruel et aiment passer leurs nerfs sur les autres comme un autre Dieu a pu le faire avant sur eux. Quel que soit le cas, l'effet est à peu près le même, car on ne peut se prendre pour Dieu qu'en réduisant les autres à l'état de marionnettes. Et comme le savent bien les premiers chrétiens, il ne faut pas grand-chose pour transformer Dieu en Diable.

Encore et toujours, on voit se répéter ce cycle. La bonne âme commence par dire à quelqu'un : « Laisse-moi faire ça pour toi, je sais mieux que toi et je le ferai mieux que toi ». Puis, rapidement, elle dit : « Ne fais pas ça, tu ne sauras pas le faire tout seul. » Et ensuite : « Tu n'es pas autorisé à faire ça tout seul, ni même à essayer, tu ferais une erreur, tu te ferais mal ou tu ferais mal à quelqu'un d'autre ». Et le rejet de cette aide par l'autre est alors perçu soit comme de l'ingratitutde, soit comme une erreur stupide et devient un péché et un crime.
Personne n'est plus totalement impuissant, n'est plus complètement une victime, que celui qui ne peut choisir ses protecteurs ni leur échapper.
(...)
Le cauchemar du futur, s'il advient, et il en en bonne voie d'advenir, sera avant tout une tyrannie des professionnels de l'assistance, qui auront un droit et un pouvoir illimités de nous faire ou de nous faire faire tout ce qu'ils considéreront devoir être fait pour notre propre bien.
(…)
Dans l'histoire du monde, parmi les gens qui ont exercé des contraintes sur autrui, qui ont menacé et blessé leurs semblables, très peu ont été assez honnêtes pour admettre et assez candides pour dire : « Je te fais ceci ou je te force à faire cela non pas pour ton bien, mais pour le mien. » La plupart des gens clament, généralement de bonne foi, qu'ils agissent au nom d'intérêts supérieurs. Même les Inquisiteurs qui menaient les gens au supplice croyaient qu'ils étaient en train de sauver leurs pauvres victimes de l'enfer. Forcément, cela justifiait entièrement toutes les souffrances qu'ils pouvaient leur infliger dans le présent. Quel que soit l'endroit ou se trouve les bourreaux, ils œuvrent pratiquement toujours au nom d'un intérêt supérieur.

On ne peut pas considérer, juste parce que quelqu'un dit : « Je fais cela pour t'aider », que ce qu'il fait est positif. Cela peut très bien être néfaste. La bonne intention n'est pas en elle-même l'excuse ou la justification d'une action. Une action d'assistance doit être jugée en et pour elle-même. La charge de la preuve doit toujours être du côté de celui qui apporte de l'aide et il doit démontrer qu'il est effectivement en train d'aider.

Et même cela n'est pas suffisant. Il n'y a aucun moyen d'être certain que ceux qui sont chargés d'apporter une aide institutionnelle seront aimables, compétents et désintéressés, ni que leur aide sera réellement efficace et ne se transformera pas en exploitation, en domination ou en dictature. La seule solution est de donner à chacun le droit de décider si, quand, par qui, pendant combien de temps et de quelle façon il choisit d'être aidé.

Tous ceux qui aident les autres ne sont pas des dictateurs potentiels, et c'est ce qui les rend dangereux. Ce sont juste des gens inquiets que d'autres fassent des erreurs. Ils parlent comme s'ils pensaient qu'avec assez d'expertise, les hommes pouvaient réellement trouver le moyen d'éviter que les autres n'en fassent. Ils considèrent que si nous avons un tel pouvoir, nous avons bien entendu le droit et même le devoir de l'exercer. On m'accuse parfois de penser que sans aide personne ne commettrait aucune erreur, ou alors de ne pas me soucier que l'on en fasse. Aucune de ces deux accusations n'est vraie. Tout le monde fera au cours de sa vie de multiples erreurs. Et j'insiste sur le droit qu'il en soit ainsi. Ce que je crois, c'est que, lorsque nous avons le choix entre des alternatives réelles, nous réussissons à gérer notre vie bien mieux que n'importe qui ne pourrait la gérer à notre place, aussi expert soit-il, et que, lorque nous faisons des erreurs, si nous ne sommes pas enfermés dedans, nous sommes les mieux placés pour les reconnaître et changer d'opinion au plus vite.

Nous devons prendre conscience – et c'est souvent très difficile dans le cas de personnes que l'on aime – que notre pouvoir sur la vie d'autrui est très limité et que, si nous essayons de l'étendre au-delà de cette limite étroite, nous ne le faisons alors qu'en lui ôtant sa capacité à maîtriser sa vie. La seule façon de protéger entièrement quelqu'un de ses propres erreurs et des aléas de la vie est d'en faire un esclave. Il sera alors sans défense face à nos lubies et à nos faiblesses. La plupart des gens préfèrent prendre le risque de se confronter au monde. Ils ont parfaitement le droit de faire ce choix.»