I) « Tout mouvement de libération de l'homme ne saurait plus passer maintenant que par une déscolarisation.»

Ivan Illich

II) « L'oppression des enfants est première, et fondamentale. Elle est le moule de toutes les autres. »

Christiane Rochefort

III) « Quels enfants allons-nous laisser à la planète ? »

Jaime Semprun

IV) « Non plus créer des écoles alternatives, mais des alternatives à l’école »

John Holt

V) « Notre principale menace aujourd'hui est le monopole mondial de domination scolaire sur l'esprit des hommes. »

Everett Reimer

VI) « Ce qui me paraît le plus insupportable, c'est que l'école me séparait de moi-même. »

Christian Bobin

VII) « Plus l’homme se connaît par la voie officielle, plus il s’aliène »

Raoul Vaneigem

VIII) « Je perçois l'école non pas comme une institution qu'il faut réformer et perfectionner, mais comme une prison qu'il faut détruire. »

Cornélius Castoriadis

IX) « Ce qui abrutit le peuple, ce n'est pas le défaut d'instruction mais la croyance en l'infériorité de son intelligence. »

Jacques Rancière

X) « Prisonnier de l'idéologie scolaire, l'être humain renonce à la responsabilité de sa propre croissance et, par cette abdication, l'école le conduit à une sorte de suicide intellectuel. » Ivan Illich

XI) « Les hommes qui s'en remettent à une unité de mesure définie par d'autres pour juger de leur développement personnel, ne savent bientôt plus que passer sous la toise.» Ivan Illich

Site connexe : débordelisation.

LOGO 1 coul inv

Nexus

COUV NEXUS 108 WEBOn parle de nous (interview) dans le numéro 108 de Nexus de Jan/Fév 2017

Dossier « Déscolariser la société »

moinsOn a participé au dossier sur la déscolarisation du numéro 24 (août/sept 2016) du journal romand d'écologie : - Moins

L'école de la peur (texte complet)

ecoledelapeur

Attention aux méprises !

Nous ne sommes pas pour l'Instruction En Famille (IEF) sauf comme solution temporaire, celle-ci est inégalitaire et faire la part belle à une autre institution de l'ordre adulte presqu'autant problématique que l'école (si ce n'est plus !) Pourquoi toujours penser les choses en terme de systèmes fermés ?

Notre revendication se situe sur les communs et un monde ouvert : établir des écoles libres (chacun est libre d'y aller quand il veut), égalitaires (chacun peut intervenir pour enseigner), communales, citoyennes, gratuites, débarrassées de l'État, dans les espaces publics et communs, autogérées.

Bibliographie déscolarisation

Une société sans école
Ivan Illich
Mort de l'école
Everett Reimer
Le maître ignorant
Jacques Rancière
Comme des invitées de marque
Léandre Bergeron
Les apprentissages autonomes
John Holt
Pour décoloniser l'enfant
Gérard Mendel
Avertissement aux écoliers et aux lycéens
Raoul Vaneigem
Apprendre sans l'école
John Holt
Et je ne suis jamais allé à l'école
André Stern
La fin de l'éducation ? Commencements.
Jean-Pierre Lepri
Insoumission à l'école obligatoire
Catherine Baker
L'école de Jules Ferry, un mythe qui a la vie dure
Jean Foucambert
De l'éducation
Jiddu Krishnamurti
Pour l'abolition de l'enfance
Shulamith Firestone
L'école mutuelle, une pédagogie trop efficace ?
Anne Querrien
L'enfant et la raison d'Etat
Philippe Meyer
Le pédagogue n'aime pas les enfants
Henri Roorda
Les enfants d'abord
Christiane Rochefort
Les cahiers au feu
Catherine Baker
La fabrique de l'impuissance 2, l'école entre domination et émancipation
Charlotte Nordmann
La fabrique scolaire de l'histoire
Laurence de Cock et Emmanuelle Picard
L'école contre la vie
Edmond Gilliard
Libres enfants de Summerhill
A.S. Neill
Soumission à l'autorité
Stanley Milgram
Si j'avais de l'argent, beaucoup d'argent, je quitterais l'école
Une éducation sans école
Thierry Pardo
La véritable nature de l'enfant
Jan Hunt
C'est pour ton bien
Alice Miller
L'herméneutique du sujet
Michel Foucault
Ni vieux ni maîtres
Yves Le Bonniec et Claude Guillon
L'individu et les diplômes
Abel Faure
La domination adulte
Yves Bonnardel
Encore heureux qu'on va vers l'été
Christiane Rochefort
S'évader de l'enfance
John Holt
Inévitablement (après l'école)
Julie Roux

Article en avant

mamandeserie

Global larcin

Le monde est un grand larcin, un grand accaparement très diversifié, chacun son butin :

Les Élus volent le pouvoir.

Les universitaires volent l'université.

Les professeurs volent l'apprendre.

Les bibliothécaires volent les bibliothèques.

Les propriétaires volent la terre.

Les patrons volent la force de travail.

Les médecins volent la médecine.

Les médias volent l'information. ... etc. (S.R.)

Scolarisation du monde (le film)

schooling the worldAvec sous-titres Fr (bouton CC)

Outil n°1 pour lever le voile

etymosvignette

Les deux faces de la même médaille

mairieecoled

Cliquez sur l'image pour l'agrandir dans un onglet

Article du 30/08/2015

Un document exceptionnel !

millecitations

Nos liens Illustrateurs

Émissions en direct sur une radio locale

LE MONDE ALLANT VERS..., un jeudi sur deux à 19h30, sur la petite radio locale : RADIO GRÉSIVAUDAN.

Vous pouvez écouter ces émissions en rejoignant le site internet de Radio Grésivaudan ou en ouvrant votre radio sur la bonne fréquence.

Générique de l'émission :

Participez en direct en appelant le :

04 76 08 91 91

Accéder aux archives des émissions sur le site de Radio Grésivaudan.

Et si la cause des causes était l'absence d'architecture spirituelle chez chacun ? --> Ecoutez l'émission sur "La Citadelle" :

Fallait oser...

« L'enfant a droit à une éducation gratuite et obligatoire. »

Charte des droits de l'enfant de l'UNESCO

Bossuet nous disait :

« Il n'y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même que d'avoir autorité sur les autres. »

 Professeurs, déscolarisez-vous !

« Les enfants ne sont pas seulement extrêmement doués pour apprendre; ils sont bien plus doués pour cela que nous. En tant qu'enseignant, j'ai mis beaucoup de temps à le découvrir. J'étais un enseignant ingénieux et plein de ressources, habile à élaborer des séquences de cours, des démonstrations, des outils de motivation et tout ce galimatias. Et ce n'est que très lentement et douloureusement - croyez-moi, douloureusement ! - que j'ai réalisé que c'était quand je me mettais à enseigner le moins que les enfants se mettaient à apprendre le plus. »

John Holt

Corollaire ou conclusion de cette idée de Holt : si on enseigne à l'E.N., c'est donc pour propagander, détourner, aliéner.

Sur le refus de parvenir

« Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit. » Flaubert

*****

« Si nous voulons un monde nouveau, comment accepter de grimper, d'être reconnu par des institutions du vieux monde ? »
Marianne Enckell

Autres citations sur le refus de parvenir

Le corps enseignant ?

On parle toujours du « corps enseignant », mais jamais de son âme... C'est parce qu'il n'en a pas. Et s'il en avait une, ce serait évidemment celle, noire et vicieuse, de Jules Ferry.  S.R.

julesferryamenoireVoici le monsieur qui s'occupe de vos enfants !

descoetdroit

« L'éducation, avec son fer de lance qu'est le système de scolarité obligatoire, avec toutes ses carottes, ses bâtons, ses notes, ses diplômes et ses références, m'apparaît aujourd'hui comme la plus autoritaire et la plus dangereuse des inventions humaines. C'est la racine la plus profonde de l'état d'esclavage moderne et mondialisé dans lequel la plupart des gens ne se sentent rien d'autre que producteurs, consommateurs, spectateurs et fans, motivés de plus en plus, dans tous les aspects de leur vie, par l'appât du gain, l'envie et la peur. »

John Holt

Lien vers des centaines d'autres citations sur le sujet (mis à jour de teps en temps)

 
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Réflexions philosophiques

Réflexions philosophiques

L'enracinement ou la mort !

avionJe ressens le besoin de sonner encore l'alarme concernant l'entropie générale en insistant sur le sujet apocalyptique du déracinement.

Le vivant est un processus néguentropique (l'opposé de l'entropie) qui n'exclut pas le mouvement, mais ce mouvement doit rester dans certaines limites pour ne pas empêcher les rencontres, les interactions fertiles, les liaisons, les échanges, les concentrations, les développements, les cristallisations...

Je pourrais vous reparler longuement de la dispersion et du bordel planétaire (j'ai beaucoup écrit là-dessus), mais je voudrais surtout insister sur ce que j'observe au quotidien en matière de déracinement de chacun.

Le fait est là, violent, bouleversant au dernier degré : je ne parviens plus à rencontrer de gens enracinés... et tous ceux que je CROISE, revendiquent à peu de choses près leur déracinement... Et c'est toujours troublant quand quelqu'un vous sort du "moi, moi, moi, je suis spécial là-dessus" alors que le précédent disait la même chose et que le suivant dira aussi pareil.
Tous flottants. Tous là et bientôt ailleurs. Pas de racine.

Ce qui me fait froid dans le dos c'est mon étude statistique personnelle qui me permet de savoir que la prochaine personne que je vais CROISER me dira, elle-aussi, qu'elle n'habite pas vraiment quelque-part.
La situation est toujours la même : je questionne chacun (faussement naïvement) sur le sujet de l'habitat et de l'enracinement et la personne répond toujours un truc dans le genre : "Alors... Ben... en fait... je n'habite pas vraiment quelque-part... en fait... en ce moment je travaille (en CDD) à Besançon parce que la boîte dans laquelle je bossais en Bretagne a une antenne là-bas, et donc j'ai pris un appart sur Besançon, mais ma copine, elle, elle est à Nice dans une coloc et donc je vais souvent à Nice... Après sinon, je suis originaire de Belgique (par ma mère, mais mon père, lui, est polonais) et j'ai fait mes études en Angleterre pendant lesquelles j'ai effectué deux stages de six mois aux USA... et malgré tout... si je pense à me poser un peu quelque-part, j'avoue que j'aimerais vraiment habiter le Canada (car j'y suis allé 3 semaines quand j'étais aux States et j'ai trouvé ça fantastique). (...) Ma boîte, elle vend des moteurs à des Tunisiens, donc malheureusement, je dois souvent me déplacer à Tunis pour la finalisation des contrats et le suivi technique. (...) Je suis vraiment ravi d'être venu te voir dans tes montagnes (— facilité par le fait que j'ai de la famille dans le coin —), je repars ce soir rejoindre ma copine, parce qu'on part en vacances en Corse la semaine prochaine."

 

Exagération ce texte ? Absolument pas : MOYENNE (à faible écart-type). Ce texte fictif (mais tellement réaliste) est une moyenne. (Vous pouvez d'ailleurs vous amuser à en écrire d'autres en changeant les lieux et en pensant à quelques-autres situations, ça sera grosso-modo pareil).
Ce phénomène du déracinement se couple à merveille avec ce que j'ai maintes et maintes fois dénoncé : la temporalité étatique-scolaire. Les gens suivent, le petit doigt sur la couture du pantalon, l'organisation générale des week-ends et des vacances (et tout le calendrier de l'État capitaliste) pour opérer leurs sempiternels mouvements.

Mais quand ils se déplacent, ils espèrent trouver quoi là où ils débarquent ? Des enracinés !! (pour s'enraciner avec eux, ou en tout cas pour profiter de leur essence et de leurs fruits d'enracinés). Oui, le paradoxe est là, cuisant : tous les déracinés se déracinent continuellement parce qu'ils sont entourés de déracinés et se mettent en quête d'enracinés qui seraient ailleurs et qu'ils ne trouvent JAMAIS. Et on retrouve le sujet du " C'est qui qui commence en premier ?"... Il ne leur vient pas à l'idée que pour générer de l'enracinement, ça commence par soi.

Je trouve qu'il y a un pathétique tellement brûlant de penser à la grande auberge espagnole du monde où chacun prend finalement son parti de tomber ce soir-là avec un argentin, un suisse, un chinois, deux français, une espagnole, alors que chacun espérait secrètement passer du temps avec des habitants enracinés à Liège (puisque c'est là qu'on se trouve dans cet autre exemple).

Si on est soi-même un déraciné et qu'on tombe sur un groupe d'enracinés, ce sera comme trouver la solution qu'on cherche, et donc, on s'installera directement avec eux. Mais ne tombant pas sur des enracinés, on repart ! Mais qui donc va s'enraciner en premier ??? Qui va donc avoir le courage de s'arrêter pour laisser pousser ses racines ? Serait-ce le même courage que pour aller vers un monde sans argent et sans école d'État ? Qui commence ?! Qui a le courage de peser pour faire autre chose que de... SUIVRE LE MOUVEMENT ?

Oh je sais qu'ils vont être nombreux à me répondre qu'ils aiment cette constante auberge espagnole, que tout cela est fort joyeux et enrichissant (surtout aidés par l'alcool et toutes sortes de drogues)... Mais ils se mentiront à eux-mêmes car dès le lendemain de cette soirée joyeuse soi-disant pleine d'espoir : quand l'argentin repart (au Maroc) et que l'espagnole prend le train pour l'Allemagne et que s'en vient un autre français d'origine chilienne, un belge, et un turc en remplacement de l'argentin et de l'espagnole, déboule dans la gorge cette amertume dévastatrice du "on ne peut rien construire, rien saisir"... concomitante de cette vérité inavouable qu'on était venu jusqu'ici pour rencontrer des enracinés — et non des déracinés comme soi-même —. Gueule de bois.

Et là, je repense à ma journée d'hier où une fille sur le marché me parlait de son déménagement imminent vers Agen (je suis en Savoie), et elle me disait qu'elle reviendrait souvent par ici car "son cœur était ici" disait-elle... Mais que va-t-elle bien pouvoir construire vers Agen si son cœur est ici... ?!! Et puis, le soir, ce couple de vieux à qui j'ai demandé mon chemin dans une commune et qui m'ont répondu : "on vient juste d'arriver dans le village"... (car même les vieux n'habitent pas et bougent sans cesse).
Voilà pour hier... mais chaque jour m'apporte son lot de déracinés, de gens en ERRANCE, flottants à la surface du globe, arbres sans racine, inconstants, hors-sol... Mais comment tous ces déracinés peuvent-ils s'intéresser aux racines des arbres, à la vitalité du sol et à la fertilité de leur milieu, à l'eau, à la biodiversité et aux problèmes locaux ? Comment aussi, dans ces conditions, s'intéresser à la politique et avoir des désirs communs et construire ensemble ? Comment FAIRE, VIVRE, et S'ORGANISER dans cette constante infidélité du milieu ? Le déracinement de chacun, c'était l'objectif du capitalisme pour faire de chacun des consommateurs permanents (Gagné !). Mais les gens sont sans doute en partie contents car s'occuper de la terre et de la politique, c'est-à-dire être des hommes, ils avaient ça en horreur. Maintenant, grâce au capitalisme, ils ont une bonne excuse pour ne jamais s'intéresser aux choses importantes de la vie et rester des sous-hommes : oui, car ils ne sont pas d'ici ! Ce soir, ou peut-être demain, ils vont repartir. Ben oui, parce que les autres aussi ne sont pas d'ici !

Moi, je suis un voyageur ! Et toi ?
- Moi aussi ! ... Alors, sur ce,... Adieu ! Content de t'avoir... croisé...

Ainsi vont les nouveaux croisés, les croiseurs, qui portent leur croix et font une croix sur la Vie.

******

Bon allez ! Je fais une croix sur la Lune et Mars ! Disent-ils
Le rapport d'une partie des êtres humains avec la Terre a changé. La possibilité matérielle de pouvoir rejoindre à tout moment n'importe quel point du globe a chosifié la Terre. La Terre est devenue la propriété privée de chacun d'entre-nous (occidentaux) et chacun entend pouvoir jouir sans entrave de sa propriété.

L'idée tyrannique, c'est que le nouveau-né, en naissant, obtient un droit d'accès à la Terre un peu comme il obtient des droits à la sécurité sociale. Nathalie et Christian viennent de donner la vie à Nicolas, eh bien, ce qui n'est pas dit explicitement la plupart du temps mais pourtant bien présent c'est qu'un duo, équivalent à celui du maître et de son chien, vient de naître : Nicolas et la Terre. Nicolas en « venant au monde » dispose, comme une sorte de contrat de départ, de la Terre entière comme terrain de jeu et d'exploration infinie. Nicolas, né en France, sera peut-être un australien pendant des années, il épousera peut-être une péruvienne et Nicolas, si son désir l'y pousse, mènera peut-être toute une existence aux quatre coins de l'Afrique et une autre aux quatre coins de l'Asie... On ne peut pas analyser correctement l'individualisme forcené qui est le nôtre sans prendre en compte qu'il repose sur des milliards de duos avec la Terre : la tyrannie de l'individu s'exprime dans un lieu, un espace fini et il s'agit malheureusement de la Terre entière. Une très grande majorité d'occidentaux ont réussi à tout de même faire une croix sur la Lune et Mars ou autres lieux de l'espace interstellaire : trop coûteux, trop dangereux et trop éprouvant. En revanche, tout reste ouvert, tous les exotismes existent dans la conscience sous forme d'un « on sait jamais, pourquoi pas ». Des milliers de destinations potentielles sont toujours présentes à l'esprit. Même le moins voyageur d'entre-nous, qui aime rester dans son quartier, se garde quand même, quelque-part, une possibilité, même infime, d'aller séjourner une fois en Thaïlande ou au Mexique... Oui, même celui qui ne voyage pas et ne veut pas voyager aime au fond sentir qu'il pourrait, que potentiellement, il peut rejoindre n'importe quel point du globe. Cette psychologie, que je décrie (du verbe décrier), me donne la rage car on retrouve encore une fois la psychologie colonisatrice, celle-la qui consiste à rompre toutes les harmonies, toutes les bonnes médiations, tous les bons rapports, au profit de la pure dominance et du pur égoïsme. On retrouve cette incapacité à choisir qui est le fait du Prince par excellence : vouloir tout, tout le temps, accéder à tout, donc à rien. On retrouve le fait du Riche qui est de ne pas vivre ayant à sa disposition des milliers de vies potentielles. Impossibilité de choisir un goût, une saveur : la vie devient tellement multiple que l'on ne distingue plus rien. Par ce duo individu-Terre, c'est la fin de l'incarnation... Citoyen-du-monde mon cul, c'est comme si j'arrivais constamment dans les aéroports du monde entier avec pour bagages mes arbres fruitiers et mes plantes dans des centaines de pots. Comment les gens peuvent-ils être à ce point-là aveugles sur les coûts entropiques totaux de leurs déplacements ? Comment peuvent-ils être à ce point-là aveugles des implications sur les autres et sur le reste du réel ? Le sujet des déplacements d'humains prouve à quel degré de folie extrême est allé l'individualisme : l'être humain qui se déplace sur le globe parvient à ne lire et à prendre en compte qu'un seul déplacement : lui par rapport à la Terre et c'est tout... Si quelqu'un part de Paris pour aller à New-York et qu'on questionne cette personne sur ce qui a été déplacé : il ne verra et ne prendra en compte que lui-même. Il ne prendra pas en compte une infinité d'externalités entropiques et il ne verra même pas qu'en se déplaçant, il a déplacé à 6000 km de lui sa propre mère, et son écharpe en laine qu'il a oubliée, et qu'il rachètera à New-York. Il ne verra pas son voisin de pallier en train de sonner chez lui pour lui demander s'il a des œufs. Il ne percevra rien du trou géant qu'il a laissé à Paris, et de toute cette matière et de tous ces esprits qui se sont déplacés avec lui ou à cause de lui... Le voyageur est l'être le plus inconscient des conséquences de ses actes qui soit. Lui, il voyage. Lui se déplace, il ne voit que ça. Il ne voit pas que l'autre aussi se déplace et que si tout le monde se déplace en même temps, le sens, la raison-même du déplacement est perdu... ! Nous sommes arrivés à ce point du désordre où celui qui veut se déplacer devrait s'enquérir de ce que font les autres en matière de déplacement pour ne se déplacer que si un nombre substantiel d'autres sont, eux, immobiles. Oui, il y a, comme pour tout, un grand gâteau du déplacement à se partager tout simplement pour que le voyage garde un sens et pour que le réel se disloque pas, pour que le réel consiste !! Notamment (mais pas seulement) pour ce que je disais ci-dessus : les voyageurs et les déracinés recherchent à visiter ou rejoindre des enracinés ; s'il n'y a plus que des voyageurs et des déracinés : tout le monde repart bredouille, tout le monde aura la gueule de bois.
Mais les gens se moquent du gâteau cinétique à se partager comme de tous les gâteaux... Que tout le monde se baffre sans conscience, c'est l'anomie perpétuelle dans laquelle nous sommes.

Et si vous aviez LE COURAGE d'arrêter de vous déplacer et de CHOISIR où faire pousser vos racines, afin de trouver la vie (et non 10 000 vies) ?

******

N.B : Conseil de lecture sur le sujet : "L'enracinement" de Simone Weil.

Invitation à se faire confiance

Renard prudentLa lecture du monde, aujourd'hui, nous offre un spectacle d'une obscurité terrifiante. En réalité, la désagrégation de ce qui fait notre humanité, notre Ensemble, notre interdépendance, est si avancée que tout cela nous est difficilement concevable. Nous sommes au bord du gouffre, en équilibre entre la terre et le vide, chancelants et pantelants. Face à l'abîme, deux forces antagonistes cohabitent et se débattent. Pour retenir la chute, on s'accroche, à tort et à raison, aux vestiges d'une humanité détruite nucléairement et méthodiquement depuis le chaos sans nom initié au début du XIXè siècle. Le constat présent, chacun d'entre nous, au tréfonds de son coeur, de manière consciente ou non, le vit et le subit. Nous pouvons essayer d'étouffer l'angoisse lancinante qui nous cerne, ou recevoir la  terreur qu'engendre la déréliction. Quelle que soit la posture adoptée face au cataclysme ambiant, nous souffrons ardemment, seuls, et ensemble.

Alors, on étreint ce qui reste du lien qui nous unit tous, le lien d'Humanité, avec la frénésie du désespoir, pour attiser et maintenir sa faible flamme, et en cela nous maintenons vivant le feu qui nous anime et qui nous relie tous. Parfois aussi, trop souvent, on se réchauffe à tort, aveuglément, peureusement, à la maigre chaleur des chimères d'aujourd'hui, en reproduisant des rencontres humaines factices, codées et commerciales pour tenter d'oublier le pathétique de notre solitude organisée. Notre coeur hurle, nous étouffons ses pleurs par des mascarades et des semblants d'assemblée qui ont perdu la force du collectif et qui nient l'élan créateur spontané que peut engendrer un groupe d'humains solides, déterminés et vivants, pour modeler puissamment le réel.

 On refuse de voir la réalité toute crue plutôt que d'admettre, une bonne fois pour toutes, que la situation est bouleversante, urgente, et demande toute notre attention, notre courage et notre disponibilité intégrale pour dévier l'ordre des choses face au délitement de nos forces respectives.

Ou bien l'on se résigne face à l'immensité de notre impuissante supposée.

Et si l'on se résigne, c'est que la confiance a disparu.

Confier, du latin, confidere. Cum: "ensemble", et fidere "se fier", "croire". Croire, ensemble... Croire en l'Autre, en la possibilité d'un Nous équitable, et non soumis. Un Nous construit à deux, à trois, à plusieurs, avec la force ajoutée de nos convictions profondes comme moteur de la réalisation du groupe. S'inventer une foi, ensemble, et la partager en nos coeurs; la même foi, une foi collective, dans plusieurs coeurs, abritée, et protégée par le fait même qu'elle s'est démultipliée...

Pourquoi la confiance a-t-elle déserté nos êtres, nous esseulant dramatiquement, faisant de nous des cavaliers solitaires éternellement insatisfaits, puisqu' incomplets de l'autre?

Nous avons tous été profondément malmenés depuis notre plus jeune âge, plongés dans un bain social corrosif alors que nos coeurs étaient tellement neufs, tellement accessibles et accueillants. Quand on est tout ouvert à la Vie, et que notre coeur est disponible à l'autre, la brûlure qu'engendre la négligence face à nos besoins premiers de contact et de chaleur humaine est bien plus virulente que lorsque nos défenses sont en place, et nous sommes intensément meurtris. Face à une agression, lorsqu'on est faible, l'attitude la plus judicieuse est le repli. C'est une sage attitude de survie. Mais à répétition, nous devenons chaque fois plus méfiants. Alors, progressivement, d'attaques en attaques, de non réalisation en non réalisation de nos besoins sociaux, on se referme, on se barricade.

Partout où je pose le regard, je mesure cette souffrance rentrée qui se traduit par un désengagement triste et masqué, par un manque total de confiance en l'autre, et par un renoncement à la socialisation joyeuse et dynamique. Les humains sont malheureux, coupés les uns des autres.

Et ce décrochage constitue le premier des freins à notre évolution.

Nous sommes malades du manque de confiance, malades du peu de foi que l'on accorde à l'autre, puisque de duperie en duperie nous avons, par la force de l'expérience, "scientifiquement" établi que l'individu cherche avant tout sa réalisation personnelle au détriment de l'autre et de nous-mêmes, que nous ne sommes pas exempts de ce fonctionnement, que chacun est égoïste, que nous sommes des tyrans les uns pour les autres, qu'au delà de cinquante personnes aucune société humaine ne peut fonctionner, que rien ne changera jamais puisque chacun recherche avant tout son petit bonheur et son confort... par convention nous avons admis que l'homme est avant tout individualiste, et qu'ensuite l'autre survient. Dans ce contexte, la confiance est niée.

De fait, ces constats sont perspicaces, et se vérifient chaque jour, puisque nous sommes au point zéro de la convivialité, du partage, de l'entraide sans contrepartie. Le soin même est devenu sujet à un commerce et quiconque souffre devra payer un praticien du corps ou de l'âme pour voir son mal réduire, quand bien même notre humanité se mesure au degré d'empathie que l'on peut accorder à l'autre, et conséquemment à notre disponibilité à l'autre. La réalisation de chacun de nos besoins vitaux est soumise à chantage, sous forme de monnaie ou de contrats unilatéraux. Tous les échanges qui s'opèrent dans le modèle antisocial actuel se font sous la forme d'une hiérarchie de pouvoir ou de savoir qui efface l'horizontalité et la confiance mutuelle. Nous sommes réellement nocifs les uns pour les autres dans le contexte d'aujourd'hui, tout au moins nous ne comblons pas en l'autre son besoin de réciprocité amicale désintéressée, par les postes que nous occupons dans le monde qui nous rendent lointains de la simple rencontre bienveillante et fortuite.

Pour aussi sagaces soient-elles, ces allégations d'égoïsme inhérents à la condition humaine auxquelles nous donnons foi, et qui maintiennent l'homme dans son état de repli et d'enfermement ("enfermedad" en espagnol signifie maladie), ces considérations font abstraction de l'ensemble-monde dans lequel nous gravitons (école-travail salarié-loisirs-délégation de nos vies...), et qui nous maintient dans cet état de frustration intense qui génère des comportements maladifs, individualistes, de survie... Oui, nous avons besoin de satisfaire nos besoins organiques, mais nous sommes corps social au même titre qu'individu séparé, aussi nos besoins communautaires intrinsèques doivent-ils être comblés au même titre que nos besoins personnels. En chacun de nous et dans l'ensemble du grand corps social, les besoins collectifs s'entremêlent et s'unissent aux besoins individuels. L'être humain n'est pas qu'une unité séparée, et se confond à l'ensemble de son monde.

J'avance que quand les conditions d'épanouissement d'un être sont réunies au sein d'un groupe aimant, quand il fait corps avec ce groupe, quand la confiance lui est accordée, que ses besoins premiers sont remplis, qu'il est réconforté quand il a peur, qu'il mange à sa fin, qu'il trouve de la chaleur quand il a froid, qu'il est respecté dans les étapes de son développement personnel, qu'il peut rejoindre un lieu sécurisant quand il se sent dépassé par l'immensité de la vie ou au contraire déployer son esprit d'aventure quand il est porté vers l'exploration du monde, quand il est aimé inconditionnellement par le groupe d'humains qui l'entourent, quand la vie du groupe  est féconde et animée, prenant en compte aussi bien l'ensemble que l'individu, alors cet être est porté à lui aussi accorder sa confiance à ceux et celles qui l'entourent, et non à la mesquinerie qu'on lui attribue aujourd'hui. L'état pathologique dans lequel se trouve l'humain n'est que le symptôme du manque de reliance et de confiance en nos potentiels de soin mutuel.

Enfin, accorderons-nous notre confiance ou de la défiance à l'égard du potentiel humain? Qu'allons-nous décider? Sommes-nous condamnés à vivre séparés les uns des autres puisque fondamentalement égoïstes, ou amenés à coopérer car enclins au partage?  Quoiqu'il arrive, aucun de ces deux postulats ne peut être vérifié. Ce qui est certain c'est que l'attitude que nous adopterons face à la vie définira la création collective du monde de demain. Allons-nous continuons à donner du poids à l'égrégore actuel qui nous maintient dans un état de compétition et de calcul permanents pour préserver nos petits acquis individuels, en continuant à lacérer notre part communautaire, ou dessiner un chemin où l'on choisira comme postulat le sourire ?

Choisir d'avoir confiance en l'autre, en nous-mêmes, en la Vie, en l'avenir, en la force d'un groupe sans hiérarchie, où l'égalité des individus s'exprime au profit d'une création collective, c'est un pari sur la vie, un bond dans l'inconnu. Cela implique, pour le grand saut que nous amorçons, de nous séparer de nos carapaces de protection. Nous les avons à juste titre forgées pour tolérer la violence du monde, et quelquefois elles sont en place depuis si longtemps que nous n'avons plus conscience de leur présence. Pourtant elles empêchent considérablement notre envol en direction d'un autre paradigme. S'en séparer suppose de choisir, profondément, sincèrement, entre ces deux possibilités: l'autre est-il un frère ou un ennemi? Opter pour l'idée de la confiance soulage d'un tel poids...

Au vu de l'état actuel du monde, choisir cette posture nous engage inévitablement à souffrir plus. Nous n'échapperons pas aux quiproquos et malentendus, relents d'un monde malade qui entreprend pourtant de guérir, ni au doute lancinant. Nous deviendrons aussi beaucoup plus fragiles puisque de nouveau nos coeurs s'ouvrent et redeviennent vulnérables, et ce qui nous apparaissait jusqu'alors comme violence nécessaire nous apparaîtra maintenant comme brutalité sans nom au service de la division. 

Débarrassés de nos coquilles nous sommes plus légers, mais aussi plus sensibles. Alors, se réunir devient un besoin premier. Ensemble. Aussi, si nos coeurs s'ouvrent, nous allons vers la rencontre, et d'immenses potentiels s'offrent à nous, le collectif reprend corps avec ses surprises et son bouillonnement créatif. La Vie sociale reprend substance et puissance. Le soin renaît. Tout est à inventer depuis ce nouvel angle.

C'est un pari sur la vie sans autre garantie que de vivre la confiance et la chaleur qu'elle diffuse, plutôt que la crainte et le renoncement. Et c'est déjà, tout simplement, immense. Avons-nous vraiment le choix pour dignement accueillir, héberger et honorer en nous, en tant que corps social et corps individuel, la Vie?

Mathilde, le 28 septembre 2018

Hestia et Hermès

Un texte important de Jean-Pierre Vernant (40 pages). A l'heure actuelle, les gens n'ont avec eux, ni Hestia, ni Hermès. Pas de foyer, pas de centre permanent, pas d'habitat où l'homme s'occupe de lui-même et se maintient. Quant à Hermès, il a été tué par l'esprit de censure et de clôture (par la fausse démocratie et « la société du spectacle»), et par "Internet" et la disruption.

P.S : Si une chose comme « Nuit Debout » fut vouée à se terminer très rapidement c'est parce que ses acteurs ont tenté de convoquer Hermès tout seul, sans Hestia, c'est-à-dire sans oïkos patronné par Hestia directement à proximité de l'agora pour chacun d'eux (donc une commune-polis digne de ce nom). Seule Hestia aurait pu leur permettre d'être toujours sur la place le 25 juillet et ensuite. C'est une autre manière de dire ce que je disais déjà le 30 juin 2016 en expliquant que Nuit Debout était forcément en train de s'achever car tous ses acteurs étaient des gens branchés sur la temporalité étatique-scolaire c'est-à-dire sur « la mobilisation infinie » (dont parle Sloterdijk) qui déracine continuellement. Et c'est là toute la différence (de pérennité) entre « Nuit Debout » et « la ZAD de Notre Dame des Landes ». Si ça fonctionne beaucoup mieux pour la deuxième expérience c'est parce que Hestia et Hermès sont adossés l'un à l'autre comme à la statue de Zeus. C'est une véritable commune qui s'est édifiée à la ZAD de Notre Dame des Landes ; rien à voir avec "la manif prolongée jusqu'aux vacances" qu'a été Nuit Debout (et qui n'aurait pu jamais devenir une commune pour la bonne et simple raison qu'il est impossible de semer des patates et des courges pour tout le monde ou de tenter l'habitat libre en plein Paris et d'avoir une quelconque liberté d'action dans nos mégalopoles — qui sont des aboutissements suprêmes de 150 ans de décisions en faveur de l'hypercontrôle —).

L'organisation mondiale de la lâcheté

diabolosLe tout écran.
 
La lâcheté que l'on préfère, c'est celle que l'on adopte tous en chœur, car de cette façon on ne la sent plus. Et quand le monde entier se constitue en une gigantesque et totale organisation de la lâcheté intégrale, là, c'est le bonheur, on va pouvoir être lâche à l'infini, sans honte ! Puisque l'autre est lâche aussi, ce n'est sûrement pas lui qui va nous reprocher quoique ce soit !! Chouette alors ! Nos deux lâchetés s'annulent et le signal avertisseur de la honte s'évapore instantanément ! Merci l'autre ! Merci à tous ces autres qui, en étant vicieux, aident et travaillent pour mon propre vice ! Merci ! Et maintenant, si vous pouviez tuer sans gêne et baiser des gosses, allez-y, comme ça, si vous le faites tous, si on le fait tous, j'en obtiendrais le droit moral sans avoir à lutter.
Ainsi sont venus les génocides : par mimétisme et effet de meute où chacun se croit autorisé par l'autre : si l'autre le fait, je peux aussi le faire et je dois le faire !
 
Deux lâches qui s'affrontent avec une lâcheté identique sont en fait en train de s'entraider, ils se font le cadeau réciproque de se penser vaillants et homme
​s​
de bien alors qu'ils sont lâches à deux — exactement comme deux drogués, ou deux violeurs, ou deux paumés, ou deux criminels se rassurent, se valident, se confortent, se font du bien, grâce à la présence de leur alter-ego —.
Mais de deux personnes, on peut volontiers passer à 7 milliards : tous lâches, mais dont la lâcheté est rendue invisible par son universalité et son homogénéité. 7 milliards de lâchetés qui s'annulent mutuellement par leur coexistence. Bref, la lâcheté devenant norme anthropologique, mais qui donc en tant que norme n'est plus de la lâcheté, c'est ... la norme !
Et c'est donc au sein de cette lâcheté universelle qui n'en est plus une par opération de normalisation que l'on va pouvoir redéfinir un nouveau critérium de la lâcheté et du courage qui sera beaucoup plus confortable et spacieux. Les plus courageux seront dorénavant seulement les plus courageux en régime de lâcheté intégrale (devenue norme par massification).
 
Nous venons d'arriver dans un monde où il n'y a fondamentalement plus que des lâches mais qui peuvent être plus ou moins courageux.
Ce phénomène est connu pour plein d'autres sujets : l'humanité glisse, puis oublie qu'elle a glissé, et trouve le moyen de normaliser, de justifier son nouvel état, même si l'horreur croît de glissements en glissements, d'abandons en abandons, et de dénis en dénégations.
 
Dans un monde immonde comme le nôtre où régnait déjà la lâcheté à cause de notre hétéronomie en tout et de la prolétarisation de tous, s'est ajouté ces dernières années comme une sorte de parachèvement pour une organisation mondiale et universelle de la lâcheté : les écrans. Nous avons installé, en quelques années seulement des milliards et milliards d'écrans qui « font écran » entre nous de façon hideuse, sournoise, perverse, violente, destructrice, morbide et mortelle.
 
Je n'ai aucun mal à utiliser un écran pour écrire ce libelle car ma principale activité depuis que je suis devenu adulte a toujours été d’œuvrer pour des « apparaître-là » et des rencontres humaines, de très nombreuses sortes (formelles ou informelles, spontanées ou organisées), toujours en présentiel, dans les espaces publics/communs. Quand je quitte l'écran, c'est uniquement pour aller produire des choses dans le réel qui le combattent en fait et en droit. L'écran, il va se faire foutre, je le méprise, je ne le défends pas une seule seconde.
 
Depuis l'aube des sociétés humaines, les hommes et les femmes ont toujours fait l'apologie du « parler en face », du « entre 4 yeux » et ils ont toujours dénoncé les manœuvres de ceux qui « parlent par derrière » ou par le côté, ou par le dessus ou le dessous, ou qui utilisent des artifices, des techniques, des effets, ou des intermédiaires et autres messagers. Et depuis toujours, celui qui « parle en face » est le courageux, le digne, le vertueux, alors que celui qui se protège de la rencontre par quelconque procédé est toujours apparu comme potentiellement lâche et beaucoup moins digne.
Et cette morale, qui a traversé intacte les âges et toutes les époques vient de brutalement disparaître en seulement 10 à 20 ans par l'avènement du tout écran, du tous derrière nos écrans... planqués... protégés... lâches... Mais puisque l'autre est lâche autant que nous-même, on n'y pense plus du tout... Merci l'autre ! Merci de tomber avec moi ! C'est la morale mafieuse du : si on plonge, tu plonges avec nous, tout le monde est mouillé maintenant ! ... devenue universelle !
 
Il paraîtrait que les « réseaux sociaux » et autres plateformes du web constitueraient une agora politique du XXIème siècle qui assurerait le grand retour en fanfare de l'agora politique telle qu'elle a pu parfois exister de façon exemplaire dans l'histoire humaine. Mais comment est-ce possible que l'on puisse confondre les agoras politiques du passé qui rassemblaient des hordes de courageux avec un machin comme Facebook qui rassemblent des hordes de lâches ? Ce qui donne à une agora politique son essence, n'est-ce pas totalement le courage de ses participants à se « parler en face », à se rencontrer en chair et en os, à polémiquer ici et maintenant avec bonheur ?
 
Tout le monde sait la débandade, la déprime généralisée (individuelle et collective) que constitue un machin comme Facebook (et autres plateformes) : tout le monde ne l'avoue pas mais tout le monde le sait. Cette débandade vient de cette lâcheté partagée désormais universellement. On est lâche individuellement et collectivement et ça, ça déprime — Il n'y a peut-être rien de plus déprimant d'ailleurs — c'est même un grand malheur, lui aussi : individuel et collectif.
 
A l'inverse, le courage du parler en face, du parler vrai entre 4 yeux, entre 7 milliards d'yeux et de timbres de voix différents, nous rendrait heureux : individuellement et collectivement. Sentir son propre courage qui rencontre le courage des autres, rend beau et heureux. Sentir sa propre lâcheté qui rencontre celle des autres déprime et rend malheureux. Car le courage, ça nous ramène à virtus et donc à la vertu, et donc à la virilité, et donc à l'Éros, et donc à la Philia et à l'Agapè. Et la boucle est bouclée car le courage — étymologiquement — c'est ce qui vient du Cœur.
 
Cette lâcheté (derrière écran) dont je parle est un phénomène régressif addictif, et on est toujours très mal barré avec les pharmaka qui donnent la possibilité aux humains de se complaire dans la facilité et de se vautrer dans la fange. L'addiction aux écrans est planétaire : c'est l'addiction suprême qui a dépassé toutes les autres. Aucune drogue depuis l'aube des temps n'a été partagée et communément admise par un nombre aussi grand d'êtres humains. Aucune drogue avant elle ne s'est propagée aussi rapidement et massivement. C'est la drogue finale. Et si elle est la grande gagnante, c'est parce que c'est la meilleure et la plus parfaite réponse à la lâcheté humaine depuis que le monde est monde, depuis que l'homme est potentiellement lâche.
 
D'une certaine manière, on peut dire que si on en est là, c'est que les citoyens courageux d'antan qui se « parlaient en face », ont eu semble-t-il un problème à résoudre qui était peut-être paradoxalement celui-ci : Comment pourrait-on faire pour un jour ne plus avoir à se parler en face ? Et toute l'humanité a, semble-t-il, œuvré dans cette direction pendant des millénaires pour arriver à ce résultat sordide.
Il est tout bonnement épatant que toute la recherche en sciences physiques depuis des millénaires ait été plus ou moins inconsciemment orientée vers ce but sinistre : pouvoir un jour ne plus se parler en face, avoir un outil pour « parler par derrière », pour assumer sans honte sa lâcheté, pour mener des polémiques depuis sa bulle, depuis sa tour d'ivoire, sans jamais avoir à rencontrer l'adversaire, sans jamais avoir à partager le terrain pour cheminer vers l'harmonie... Car un monde d'écrans, c'est monde d'adversaires et d'adversité permanents... Même nos « amis » et nos amours deviennent des adversaires quand nous mettons un écran entre eux et nous.
Les hommes ont-ils vraiment voulu ça ?
 
Sylvain Rochex

 

Bas les masques ! Sur le rôle social avec Raoul Vaneigem

vaneigemÊTRE UN. Retour en 1967 avec Raoul Vaneigem sur l'horreur absolue des rôles sociaux.

Serait-il possible que les êtres qui peuplent le monde se donnent pour but de ne plus morceler leur êtres dans de multiples rôles, masques et personnages ? Serait-il possible que chacun se mette enfin en route pour devenir une seule personne : lui-même, plutôt que de se changer sans cesse en fonction des situations, s'individuer pour être qui on est dans chaque situation ?

Raoul Vaneigem avait très bien décrit ce phénomène en 1967, dans « Le traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations », voici mon relevé de citations sur ce thème crucial :

« Les instants de la survie se suivent et se ressemblent, comme se suivent et se ressemblent les attitudes spécialisées qui leur répondent, les rôles. »

« Dans la vie quotidienne, les rôles imprègnent l’individu, ils le tiennent éloigné de ce qu’il est et de ce qu’il veut être authentiquement ; ils sont l’aliénation incrustée dans le vécu. Là, les jeux sont faits, c’est pourquoi ils ont cessé d’être des jeux. Les stéréotypes dictent à chacun en particulier, on pourrait presque dire « intimement », ce que les idéologies imposent collectivement. La contrainte et le mensonge s’individualisent, cernent de plus près chaque être particulier. »

« Plus l’homme se connaît par la voie officielle, plus il s’aliène.»​​


« La passivité du spectateur est sa fonction d’assimiler des rôles pour les tenir ensuite selon les normes officielles. Les images répétées, les stéréotypes offrent une série de modèles où chacun est invité à se tailler un rôle.L’homme-consommateur se laisse conditionner par les stéréotypes (côté passif) sur lesquels il modèle ses différents comportements.​»

​« Le rôle a pour fonction de vampiriser la volonté de vivre. Le rôle représente le vécu en le transformant en chose, il console de la vie qu’il appauvrit. Il devient aussi un plaisir substitutif et névrotique. Il importe de se détacher des rôles et les rendre au ludique.​ »

​Raoul Vaneigem cite une magistrale sortie de Pascal :
« Nous voulons vivre dans l’idée des autres, dans une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons à embellir et à conserver cet être imaginaire et nous négligeons le véritable.»​

​J'ajoute au passage ce propos d'un anonyme (très logiquement anonyme) :​

​« Une personne dans sa force et son pouvoir intérieur n'a plus besoin de montrer aux autres qui elle est, n'a plus besoin d'être reconnue par les autres, n'a plus besoin de se mettre en avant parce que simplement elle le sait elle-même, se valide et se reconnaît elle-même, et c'est en elle dans l'Être et non plus à l'extérieur, au travers des autres et le paraître. Le regard est intérieur et non plus extérieur. » Anonyme.​

​Vaneigem encore :

« Le rôle est la monnaie d’échange du sacrifice individuel ; en tant que tel, il exerce une fonction compensatoire. Résidu de la séparation, il s’efforce enfin de créer une unité comportementale.​ »

​« Voici un homme de trente-cinq ans. Chaque matin, il prend sa voiture, entre au bureau, classe des fiches, déjeune en ville, joue au poker, reclasse des fiches, quitte le travail, boit deux Ricard, rentre chez lui, retrouve sa femme, embrasse ses enfants, mange un steak sur un fond de T.V., se couche, fait l’amour, s’endort. Qui réduit la vie d’un homme à cette pitoyable suite de clichés ? C’est lui-même, c’est l’homme dont je parle qui s’efforce de décomposer sa journée en une suite de poses choisies plus ou moins inconsciemment parmi la gamme des stéréotypes dominants. Il se détourne du plaisir authentique pour gagner une joie frelatée, trop démonstrative pour n’être pas de façade. Les rôles assumés l’un après l’autre lui procurent un chatouillement de satisfaction quand il réussit à les modeler fidèlement sur les stéréotypes. La satisfaction du rôle bien rempli.​ »

« En de brefs instants, la vie quotidienne libère une énergie qui, si elle n’était pas récupérée, dispersée, gaspillée dans les rôles, suffirait à bouleverser l’univers de la survie. Qui dira la force de frappe d’une rêverie passionnée, du plaisir d’aimer, d’un désir naissant, d’un élan de sympathie ? Ces moments de vie authentique, chacun cherche spontanément à les accroître afin qu’ils gagnent l’intégralité de la quotidienneté, mais le conditionnement réduit la plupart des hommes à les poursuivre à revers, par le biais de l’inhumain ; à les perdre à jamais à l’instant de les atteindre. »

​« Pourquoi les hommes accordent-ils aux rôles un prix parfois supérieur au prix qu’ils accordent à leur propre vie ?​ »

« Plus on a de choses et de rôles, plus on est ; ainsi en décide l’organisation de l’apparence. Mais du point de vue de la réalité vécue, ce qui se gagne en degré de pouvoir se perd d’autant dans la réalisation authentique. Ce qui se gagne en paraître se perd en être et en devoir-être. »

​​« Et plus la vie quotidienne est pauvre, plus s’exacerbe l’attrait de l’inauthentique. Et plus l’illusion l’emporte, plus la vie quotidienne s’appauvrit. Délogée de l’essentiel à force d’interdits, de contraintes et de mensonges, la réalité vécue paraît si peu digne d’intérêt que les chemins de l’apparence accaparent tous les soins. On vit son rôle mieux que sa propre vie. »

​« Il existe une ivresse de l’identification. »​

​« La survie et ses illusions protectrices forment un tout indissoluble. Les rôles s’éteignent évidemment quand disparaît la survie. La survie sans les rôles est une mort civile. De même que nous sommes condamnés à la survie, nous sommes condamnés à faire « bonne figure » dans l’inauthentique. L’armure empêche la liberté des gestes et amortit les chocs. Sous la carapace tout est vulnérable. Reste donc la solution ludique du « faire comme si » ; ruser avec les rôles.​ »

​« Mais il faut cependant détruire un monde aussi factice, c’est pourquoi les gens avisés laissent jouer les rôles entre eux. Passer pour un irresponsable, voilà la meilleure façon d’être responsable pour soi.​ »

« Il me suffit d’être totalement vrai avec ceux de mon bord, avec les défenseurs de la vie authentique. Plus on se détache du rôle, mieux on le manipule contre l’adversaire. Mieux on se garde du poids des choses, plus on conquiert la légèreté du mouvement. »

​« Seul l’ennemi recherche la rencontre sur le terrain des rôles. »

​« Pour être quelqu’un, l’individu doit, comme on dit, faire la part des choses, entretenir ses rôles, les polir, les remettre sur le métier, s’initier progressivement jusqu’à mériter la promotion spectaculaire. Les usines scolaires, la publicité, le conditionnement de tout Ordre aide avec sollicitude l’enfant, l’adolescent, l’adulte à gagner leur place dans la grande famille des consommateurs.
Tous se construisent grâce à l’illusoire sentiment de participer que partagent leurs membres, sentiments que l’on peut entretenir par des réunions, des insignes, des menus travaux, des responsabilités... Il y a, dans cet effarant scoutisme à tous les niveaux, des stéréotypes du cru : martyrs, héros, modèles, génie, penseur, dévoué de service et grand homme à succès. Le pouvoir est lié à son organisation de l’apparence. »

​« La spécialisation est la science du rôle.​ »

« Il (le spécialiste) sait, au besoin, renoncer à la multiplicité des rôles  pour n’en conserver qu’un, condenser son pouvoir au lieu de l’essaimer, réduire sa vie à l’unilinéaire. »

« Mon plaisir n’a pas de nom. Les trop rares moments où je me construis n’offrent aucune poignée par où l’on puisse les manipuler de l’extérieur. Seule la dépossession de soi s’empêtre dans le nom des choses qui nous écrasent. »

« S’il était homme, le pouvoir ne se féliciterait jamais assez des rencontres qu’il a su empêcher. Les places désertes, le décor pétrifié montrent l’homme déshumanisé par les choses qu’il a crées et qui, figées dans un urbanisme où se condense la force oppressive des idéologies, le vident de sa substance, le vampirisent.​ »

​« La plupart des gens connaissent bien le malaise d’entrer dans un groupe et de prendre contact, c’est l’angoisse du comédien, la peur de tenir mal son rôle.​ »

« Il n’y a que des rôles autour de toi ? Jettes-y ta désinvolture, ton humour, ta distanciation ; joue avec eux comme le chat avec la souris ; il se peut qu’à ce traitement, l’un ou l’autre de tes proches s’éveille à lui-même. »

Bas les masques !

Sylvain Rochex

Rêves de plastique ou rêves de sable?

 

cabane plastiquePour les enfants de tous âges…

Quand ils jouent, les enfants projettent dans la matière le monde d'aujourd'hui et de demain. À partir de la substance de leur présent, ils envisagent le monde de demain, lui donnent un visage, qu'ils modèlent et remodèlent, ils inventent la suite de notre devenir en observant attentivement les possibles dont ils disposent, et sur quoi ils baseront leurs actions futures. Le jeu contient, même au cœur de la joie la plus intense, quelque chose de très consciencieux et appliqué, une complétude, une présence pleine à la réalité du monde. Un enfant qui joue pose un regard acéré et prodigieusement lucide sur la réalité qu'il manipule ; il ne s'absente pas de la réalité du monde, il y plonge en plein cœur, la bouleverse à chaque instant et jongle avec tous ses éléments, il l'interroge, la met en scène, l'expérimente scientifiquement et porte des conclusions éminemment logiques à ses tâtonnements, il la défait et la refait, lui donne un sens, lui enlève, en refaçonne un autre, et œuvre continuellement au sein de la connexion toute particulière et unique qu'il établit avec la vie. La substance du monde imprègne profondément l'enfant qui joue, avant de se réactualiser expérimentalement dans la matière. Parce qu'ils sont bien plus réceptifs au monde qui les entoure que les adultes endigués dans des comportements acquis, les humains jeunes  sont les destinataires privilégiés d'une pensée qui demande sans cesse à être réinventée, à s'accomplir, à grandir de ses erreurs…

Alors les enfants jouent… Depuis la nuit des temps, les enfants jouent, et fabriquent le monde, le monde de l'instant, de l'ici et maintenant, et celui de demain.

Précisément parce qu'ils sont ouverts, parce qu'ils sont là, précisément parce qu'ils s'entraînent constamment, parce qu'ils singent, et blaguent, et interprètent, et s'amusent, les enfants déverrouillent depuis toujours les pensées qui se sclérosent, les schémas qui s'installent trop lourdement. Leur jeu est une opportunité pour le monde adulte de saisir le fil qu'ils tendent entre un paradigme déliquescent et le présent direct à accomplir mutuellement.  Leur jeu est un appel pour apprivoiser ensemble le grand mystère éternel, et pour inventer chaque jour le monde ; un appel auquel trop souvent les adultes restent sourds et insensibles. Pétris de certitudes acquises, les parents, les grands, les sérieux comprennent mal, ne comprennent plus l'intensité et la nécessité de ces jeux.

Le monde adulte canalise péremptoirement ce foisonnement créatif ininterrompu vers ses convictions étroites et raisonnables. Les enfants sont rendus, de force, adultes, extirpés de leur relation intime et singulière au monde, freinés et empêchés dans leur quête d'absolu, déviés de leur inventivité permanente. Un adulte est un enfant devenu triste et résigné, un enfant qui s'est oublié, qui n'interroge plus le mystère de ce qui l'entoure, qui ferme les yeux. Combien se sont ainsi laissé dévier de leur passionnante recherche créative? Nimbé d'ignorance et/ou d'oubli, le monde des adultes néglige alors sans en mesurer les conséquences les supports sur lesquels le jeu va se déployer. Peut-être, quand la portée immense des actes enfantins de création et ré-création sera mise en lumière, chaque adulte sera alors plus consciencieux et regardant en ce qui concerne le socle du jeu, car il définit ce qui va éclore. Peut-être aussi que les adultes ne seront plus exactement adultes, mais juste des enfants experts qui minutieusement affinent et exaltent leur relation au monde?

Or, aujourd'hui, quels sont les « jeux » vers lesquels, implacablement, est dirigé  chaque enfant ? Quels rêves génèrent-ils, quels rêves dictent-ils ? Des rêves de maison, de voitures, de marchande, de  tracteurs, de pelleteuse, d'ordinateur, de camping-car, de vêtements, de soldat, des soldats en plastiques. Des cubes de plastiques, pour bâtir une cité-toute-en-plastique-avec-des-arbres-et-des-fleurs-en-plastique, des figurines et des poupées de plastique, des animaux en plastique, des bracelets en plastique, des outils de bricolage en plastique, des toboggans en plastique, des tambours et pianos en plastique, des vêtements en plastique, sous le sapin de Noël, boules et guirlandes, en plastique. Nous subissons tous le monopole du plastique, nous sommes tous, enfants et adultes, rendus consommateurs de jeux et objets en plastique dont l'orientation et la fin sont prédéfinies. Nous perpétuons et validons ainsi, à chaque nouvel achat en plastique, un mode de vie calibré, défini pour nous.  L'éventail des jeux ne peut se déployer en son plein pour balayer l'air stagnant et recréer l'instant joyeux, avant un nouveau battement créateur, et ainsi de suite.

De cette imprégnation lente avec le monde du plastique, les rêves deviennent de plastique, le monde qui s'invente est fondé sur le plastique, il est bâti sur ce support froid, impersonnel, inéluctable, imposé. Le paradoxe du mot plastique est d'ailleurs assez troublant. Le mot évoque quelque chose de souple, de malléable. Or, il n'est modelable qu'un court instant, au moment où il bout dans des cuves et dégage ses exhalaisons toxiques, et uniquement par ceux qui définissent la forme de l'objet, le fabriquent et le vendent. Pour les enfants, le plastique est rigide, moulé, préformé, conditionné, prêt à l'usage qu'on lui a prédestiné. Chaque objet moulé porte en lui une intention particulière, propose au jeu un support précis et inextensible et canalise l'énergie créatrice de l'enfant dans une voix toute conçue. Ainsi chaque enfant s'achemine, en jouant dans ce cadre défini par le monde adulte et marchand, vers un monde artificiel qu'il recréera tout naturellement, dans la digne continuité de ses jeux de plastique.

Il semblerait pourtant qu'il incombe à chacun d'entre nous de choisir avec beauté et joie le support  de nos rêves.

Quiconque a un jour bâti sur la plage un château de sable sait intrinsèquement, même si la couche de conditionnements qu'il endosse lui a partiellement fait oublié, combien le support vif de ce jeu implique profondément tous les sens, une présence aiguë au monde, une relation charnelle avec la matière vive du monde, une extase de l'instant. L'univers se recrée à chaque instant et joue avec celui qui bâtit son château de sable. Ce jeu, comme tout jeu dont le support est la matière brute du monde, est à la fois éphémère et éternel. Car la prochaine marée emportera la fière et pourtant humble  construction, quand les vagues auront rempli les douves et  franchi les remparts ; et cependant, la matière sable, le support du jeu, toujours, reste et restera accessible à tous et tout le temps pour recréer une nouvelle œuvre. L'instant, bien qu'unique, pourra ainsi se démultiplier à l'infini, en fonction du joueur et de son imagination, en fonction de son lien particulier avec la plage... C'est un  jeu intrinsèquement généreux. Il implique le plaisir de modeler le sable, de jouer avec l'océan, de chercher les trésors de  la marée pour orner de coquillages les tourelles, il offre tous les possibles. On peut modeler à l'envi avec du sable, une île, un château, un animal, sans notice d'emploi. Et ici les accessoires de la pelle et du seau en plastique sont totalement superflus; et peut-être, lorsqu'on s'en libère, on se libère aussi de la forme archétypale du château fort imposé par la moulure du seau, pour cheminer vers des formes plus rondes et moins guerrières... Le sable peut aussi être un support à une infinité de jeux hors du champ du modelage, il nous ramène, toujours, à notre présence directe au monde, stimulante, vivifiante, créative.

Partout, hormis dans l'enclos des villes, la matière du monde offre à tous les enfants, sans restriction, et avec une infinie variété, des fibres, des cailloux, de la terre, des semences, du bois, des plumes, de la mousse, de la paille, des fleurs, du vent, des pentes, de la boue, de la neige, du soleil, des sons, des étoiles, des talus, des fruits, des papillons, des ruisseaux, des grottes, des coquillages, pour jouer continuellement, sans fin. Que l'on soit un petit ou un grand enfant, la matière du monde nous offre à tous un support  pour inventer, soigner, créer et recréer le plaisir de la vie à chaque instant, loin des rêves imposés.

Depuis la nuit des temps, les enfants jouent. Laissons-les bâtir de nouveaux rêves sur les supports vibrants de la belle Terre, loin des rêves de plastique, et rêvons de ce qu'il pourrait bien advenir si l'on réapprenait tous à jouer au sein de la force vive du Présent...

Mathilde, le lendemain de Noêl 2017...

 

Sur l'ennui

 

ennuiConcernant l'universel sujet de l'ennui et une certaine dialectique de l'ennui, je voulais donner quelques éléments en m'appuyant sur Nietzsche d'une part et sur Christiane Rochefort de l'autre.

Première sorte d'ennui : l'ennui de soi à soi, l'ennui qui nous fait culpabiliser, l'ennui que nous regrettons (à tort), l'ennui qui nous fait souffrir​. L'ennui que nous voulons chasser (à tort). L'ennui qui nous fait peur quand il s'approche de nous (à pas de loup pourtant). Cette première sorte d'ennui est l'ennui né de notre autonomie et donc comment pourrait-il être mauvais ?

Eh bien le meilleur texte que j'ai pu lire sur cet ennui-là est chez Nietzsche dans Le gai savoir.

Comme Nietzsche, je pense qu'accepter l'ennui quand il nous saisit, en l'intégrant — avec le même genre de travail sur nous-même qu'on peut faire avec n'importe quelle souffrance — est l'expression d'une force qui sera payante en terme d'individuation dans la durée.

Nietzsche, dans le gai savoir :

« Chercher du travail pour avoir un salaire — en cela, presque tous les hommes des pays civilisés sont aujourd'hui semblables ; le travail est pour eux tous un moyen, et non le but lui-même ; c'est pourquoi ils ne font guère preuve de subtilité dans le choix de leur travail, pourvu qu'il rapporte bien. Mais il existe des hommes plus rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans prendre plaisir à leur travail : ces hommes difficiles, qu'il est dur de satisfaire, qui n'ont que faire d'un bon salaire si le travail n'est pas par lui-même le salaire de tous les salaires. A cette espèce d'hommes exceptionnelle appartiennent les artistes et les contemplatifs de toute sorte, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse, en voyages, en affaires de cœur et en aventures. Ils veulent tous le travail et la peine pourvu qu'ils soient liés au plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s'il le faut. Ils sont pour le reste d'une paresse résolue, quand bien même cette paresse aurait pour corrélat l'appauvrissement, le déshonneur, l'exposition de sa santé et de sa vie. Ils ne craignent pas tant l'ennui que le travail dépourvu de plaisir : ils ont même besoin de beaucoup d'ennui pour réussir leur travail. Pour le penseur et pour les esprits inventifs, l'ennui est ce désagréable « temps calme » de l'âme qui précède la traversée heureuse et les vents joyeux ; il doit le supporter, il doit attendre qu'il produise son effet sur lui : — voilà précisément ce que les natures plus modeste ne peuvent absolument pas obtenir d'elles-mêmes ! Il est commun de chasser l'ennui loin de soi par tous les moyens : tout comme il est commun de travailler sans plaisir. »

Effectuant des recherches complémentaires à partir de ce passage sur Internet, je découvre que c'est un texte très fortement labellisé "Éducation Nationale" et qu'il est fréquemment soumis à l'étude scolaire — ennuyeuse — par de nombreux lycéens. C'est à noter car je fais tous les jours des recherches littéraires ou philosophiques et c'est pas souvent que les passages que j'étudie ont le tampon "Éducation Nationale"...
A toutes fins utiles, on observera que ce n'est évidemment pas un hasard. Voici un texte qui parle du TRAVAIL, et du SALAIRE et conformément à l'esprit de Nietzsche, on y trouve une certaine description d'un homme aristocratique en opposition avec le vulgaire. Bref, voilà donc, effectivement, un passage qui — pris isolément — a tout pour plaire à l'indigente mission idéologique et politique de l'Éducation Nationale...

Cette observation étant faite, si on sort ce texte de "l'Éducation Nationale" pour le remettre avec les autres dans la grande bibliothèque du monde, ces idées sur l'ennui sont vraiment enrichissantes. Mais malgré tout, ça fait toujours mal de constater que la bibliothèque d'un seul homme lettré (n'importe lequel) est toujours moins idéologique et infiniment plus diversifiée que la bibliothèque de l'Éducation Nationale. Quelle sale obsédée morbide cette pute d'École Nationale au service du mal le plus cristallin !

De plus (2ème partie de la dialectique), il y a une ironie abyssale à étudier ce texte de Nietzsche à l'École étant donné que la forme de l'ennui provoqué par l'École est d'une toute autre nature. Cette autre sorte d'ennui (radicalement opposée), est l'ennui né de l'hétéronomie, du surmoi, des abus de pouvoir, des injonctions extérieures et de conditions carcérales, comme en parle si bien Christiane Rochefort dans 3 citations ci-après :
« L'école a fidèlement évolué, ou muté, en harmonie profonde avec les besoins de l'Industrie et de ses services. En dépit de résistances internes elle est sa pépinière de matériel humain adéquat. Elle est calquée sur ses structures, et les transmet : soumission, compétition, ségrégation, hiérarchisation, et ennui mortel de l'âme. » Christiane Rochefort
« les temples de l'ennui pré-industriel» Christiane Rochefort, à propos de l’école
Ou encore :
« Expropriation du corps.
Bouclé là à six ans, après l'exercice préliminaire de la Maternelle - ambiguë, compliquée, importante, de plus en plus tôt la Maternelle. On tombe sur des chaises dures, et on écoute des mots pendant des heures. Est-ce par hasard que cette jeune créature croissante, cette boule d'énergie neuve, cet explorateur aventureux, est tenu immobile, pétrifié, confiné, réduit par grand soleil à la contemplation de murs, et à la rétention angoissée de la vessie voire du ventre, 6 heures par jour à temps fixe sauf récrés à minutes fixes et vacances à dates fixes, durant 7 années ou plus ? Comment apprendre mieux à s'écraser ? Ça rentre par les muscles, les sens, les viscères, les nerfs, les neurones. C'est une leçon totalitaire, la plus impérieuse n'étant pas celle du prof. La position assise est reconnue néfaste pour la charpente les vaisseaux les canaux, et voilà comment votre Occidental a la colonne soudée, les tubes engorgés les poumons rétrécis des hémorroïdes et la fesse plate. Ça fait un siècle qu'on les voit les enfants gratter les pieds se tortiller, sauter comme des ressorts quand L'HEURE sonne (sans parler de 20 % de scoliotiques). Ces manifestations sont mises au compte de leur turbulence, pas de l'immobilité insupportable qu'on leur impose : le tort sur la victime. Non ce n'est pas un hasard. C'est un dessein, si obscur qu'il soit à ceux qui l'accomplissent. Il s'agit de casser. Casser physiquement la fantastique machine à désirer et à jouir. Que nous sommes, fûmes, avons été, tous, requiem. Tu ne vivras pas, tu n'es pas venu au monde pour ça. La machine est solide et résiste longtemps. Être enfant c'est de l'héroïsme. Cette déclaration fera ricaner ceux qui ont oublié qu'ils ont été des enfants, qui ainsi se trahiront. » Christiane Rochefort

Si l'ennui décrit par Nietzsche peut élever l'homme, l'ennui décrit par Rochefort le fracasse contre un bloc de béton. L'ennui à l'école est cet ennui qui contient les deux acceptions de l'ennui : s'ennuyer d'une part et avoir des ennuis ou être ennuyé par quelqu'un d'autre part. L'ennui à l'École, comme tout ennui provoqué par un pouvoir, donne un ennui étymologique (in odium) : provoquer la haine de soi, de la vie, être un objet de haine. Étymologiquement : mettre quelqu'un dans l'ennui tout en l'ennuyant, c'est le plus fort accélérateur de la haine qui soit (dans toutes les directions : de soi à soi, des autres vers soi-même, puis de soi vers les autres et la vie).

Les récents déscolarisés (qu'ils aient 8 ans ou qu'ils soient retraités), font tous la découverte étrange de ce passage d'un type d'ennui à l'autre : de l'ennui Rochefortien (hétéronome) à l'ennui Nietzschéen (autonome).
Sachons donc philosopher là-dessus avec les bon outils pour les distinguer et entreprendre de cultiver le deuxième, l'accueillir et « attendre qu'il produise son effet sur nous ».

Sylvain Rochex — 7 décembre 2017

 

Super Flux — #BalanceTonPort

containerChaque jour, chaque heure, dans les ports du Havre, de Marseille, de Bordeaux, de Nantes, de Calais, de Nice, de Sète, de La Rochelle, de Douarnenez, de Cherbourg, de Bayonne (…) chaque jour dans tous les ports de France, dans tous les ports de marchandises du monde, des cargos vomissent des montagnes de containers remplis d'objets. Chaque jour, chaque heure, un grouillement massif de camions désagrège cet entassement de marchandises et dans un nuage de diesel nauséabond les amoncelle dans les milliers d'acropoles dédiées au commerce : bazars, boutiques, magasins, entrepôts, hangar, supermarchés, centres commerciaux. Chaque jour, chacun-chacune d'entre nous entre pieusement dans une de ces zone-tampons entre nos maisons et le cargo de marchandises, et s'acquitte du tribut pour participer au désengorgement des rayons croulant sous la camelote, et permettre au prochain camion de venir déverser le nouveau chargement qui arrive déjà. Chaque jour des sacs remplis atterrissent dans nos maisons ; on déballe de façon compulsive cette nouvelle cargaison avec l'adoration conforme au culte de l'avoir, puis déjà on se lasse de la nouveauté évanescente de ces objets inertes et le contenu des sacs se dispatche dans nos ventres, nos frigos, nos placards et armoires, nos caves et greniers… Un objet neuf en remplace un autre guère plus ancien, déjà oublié, jeté ou stocké pour laisser place à la danse frénétique des objets.

Chaque jour, nous remplissons d'autres sacs, de déchets cette fois ; un nouveau flux de camions s'agite au pied de nos maisons pour emmener au plus vite nos ordures et les faire disparaître à nos yeux. On entasse nos vieux vêtements dans un grand sac que l'on dépose chez la voisine en offrande. Des avalanches de colis circulent aux quatre coins du pays, l'un chargé d'une paire de chaussure, l'autre d'un pull porté une semaine, encore un renfermant un appareil photo reçu au précédent Noël et dont on s'est déjà lassé, les objets seconde-main engagent une seconde farandole, disparaissent dans un nouveau trafic. Des bibliothèques libres bourgeonnent dans tous les quartiers, dans tous les villages, pour alléger les maisons qui croulent sous le poids des objets. Des ressourceries pullulent pour accueillir le débordement intarissable d'objets qui  sortent de chez nous, pour laisser place à ceux qui vont entrer. Chaque jour, des incinérateurs carburent sans relâche. Des monticules de papier, de carton, de verre, quand ils ne sont pas brûlés, enflent comme un ventre trop plein dans les centres de retraitement des déchets, pour repartir dans un nouveau circuit, un autre flux, sans fin.

Et puis, en attente, en entrepôt, tout ce qui s'accumule dans les recoins de nos foyers, dans les débarras, en attente tout ce qui repartira, un jour, bientôt, dans ce circuit délirant. Le monde entier est une poubelle en attente.

Le super Flux enfle, le super Flux nous aiguille vers une temporalité affolée, calibre nos agissements en gestes empressés et obsessionnels. Le super Flux est devenu incontournable, référence absolue d'un mode de vivre qui nous attache tous au consumérisme maladif, et à l'acceptation tacite que nous ne sommes pas tellement plus que les maillons d'une chaîne de production et de circulation des marchandises, le super Flux nous envahit jusqu'à l’écœurement, jusqu'à saturation, jusqu'à l'épuisement.

Super Flux et créativité

Au sein de cette temporalité hallucinée, le rythme est imposé par le super Flux incessant de containers et d'objets qui nous inondent chaque jour, partout, sans possibilité d'infléchir ni la cadence ni la quantité. Conséquemment le débit de nos gestes est imposé par cette cadence extérieure sur laquelle, semble-t-il, nous n'avons aucune prise. Notre attention se concentre sur la façon dont nous allons satisfaire dans la précipitation des besoins qui auraient pu éclore avec une plus grande délicatesse, une douceur plus adaptée au temps du monde. Le temps de la réflexion, au cœur de cette pulsation haletante, est avorté, nos gestes deviennent mécaniques à l'image des chaînes de production, et notre fragile créativité s'estompe dans le   tumulte généralisé.

On ne dit pas assez combien une belle idée, avant de s'incarner pour devenir matière, a besoin de s'imprégner de calme et de vent, on ignore que pour naître, comme chaque être, elle a besoin d'un espace qui l'accueille, donc disponible, ouvert, présent, à son écoute, vigilant et attentif. Le super Flux effraie cette sensibilité en attente d'éclore. Notre créativité est écrasée par la masse d'objets qui répondent à des besoins qui n'ont pas encore eu le temps d'apparaître totalement, la disponibilité permanente d'une montagne d'objets autour de nous distrait le processus d'imagination et de conception, l'annihile et l'annule. Notre besoin initial n'est que très incomplètement comblé. Un objet apportera une satisfaction matérielle à un besoin qui était beaucoup plus total.

Créer, c'est modeler la matière dans le monde, mais c'est aussi se connecter à une source vive, c'est être en contact avec une sphère subtile qui déclenche l'inspiration, c'est frôler une dimension qui se rapproche du rêve, où la conscience du monde nous imprègne et nous rend outils au service de la Création. Pour cela nous avons besoin de calme, de concentration, de simplicité, de sobriété. Ce besoin éminemment spirituel est effacé au détriment d'une multitude de besoins prématurés, précipités, falsifiés, qui trompent notre vigilance, empêchent notre méditation créative et récréative, nous envahissent et nous accaparent. Notre attention cherche désespérément le repos pour réaliser ses rêves empêchés par le super Flux. Nos réalisations sont court-circuitées, tronquées, incomplètes. Nous avons ainsi bien du mal à concrétiser nos idéaux de Beauté dans le monde, elle qui attend patiemment le canal humain pour se déployer totalement.

Super Flux et soin

Un lien direct existe entre l'absence de créativité engendré par le super Flux et le soin porté aux objets. Chaque chose est dépourvue de sa dimension totale et seul l'aspect utilitariste lui échoie ; or même si celui-ci n'est pas à négliger, il reste fragmentaire. Tout objet issu du monde de la « Grande Distribution » est dépourvu d'histoire, de connexion avec notre propre univers, étranger à notre intimité profonde, inadapté à nos besoins fondamentaux. Il est une masse inerte qui vient combler un pseudo besoin matériel ET un vide spirituel, mais ne peut le remplir, car le processus de création total est absent. La passerelle permanente bâtie entre esprit et matière, cette trame mise en œuvre dans l'acte de conception et de réalisation  n'existe pas. Les objets ne sont pas pensés par et pour nous, ils sont donc incomplets, leur attrait ne peut être qu'éphémère, nous recherchons un rapport plus absolu avec la matière, nous voulons, par nos gestes pensés, l'empreindre de la substance de nos rêves alliée aux couleurs du monde.

Fondamentalement, donc, nous méprisons ces nuées d'objets qui gravitent autour de nous. Fondamentalement, nous voulons leur donner un sens, offrir une conscience  à leur seule matérialité, animer le monde inerte. Nous voulons relier ces objets à une pratique animée d'âme, de chaleur, de charité, nous voulons les insérer dans un bain de rencontres et d'échanges humains féconds et joyeux, et nous en sommes incapables car leur production répond à d'autres exigences, ils sont inadaptés à la convivialité. Essentiellement, nous sommes incapables d'offrir du soin réel à ces objets qui envahissent nos existences, ils appartiennent à une dimension paralysée dans un fonctionnement matérialiste qui a perdu son sens et tourbillonne dans le néant. Mais nous sommes aussi prisonniers de ce paradigme, et ce paradoxe engendre un comportement maladif : convoitise et rejet insatiables de l'objet, une bipolarité qui se traduit par nos comportements de consommateurs compulsifs qui achetons et jetons sans fin. Le fétichisme de la marchandise est un faux culte apparent rendu à l'inertie du monde, car profondément, intimement, nous aimons bien au-delà la Vie qui se manifeste en toutes choses. Dans cet univers ébahi et envahi par les objets détachés de pratiques vivantes, équarri par des pratiques mortifères, nous étouffons, nous ne savons plus comment déployer le soin réel...

Il semblerait bien que nous ayons, avant toute chose, urgemment besoin de clarifier, soigneusement, attentivement, notre entourage des objets qui nous encombrent, en prenant suffisamment de recul sur notre rôle dans la production du super Flux pour nous en extraire, et retrouver la dimension créative qui donnera consistance et âme aux objets, aux êtres et au monde à venir.

Mathilde, le 16 novembre 2017

A suivre: le Totem de la Poubelle, et des pistes pour prendre soin les uns des autres...

 

La plus grosse part du gâteau... mais c'est normal !​

gateau au chocolatH​Celui-ci a été invité à s'exprimer à la tribune (les pauvres manants de la salle seront invités à lui "poser des questions")  ; celui-ci est prof ; celui-ci est Élu ; celui-ci est prêtre ; celui-ci a touché une prime ; cet autre a touché une subvention ; celui-ci a les clés de la salle et en fait ce qu'il veut ; cet autre reçoit une récompense, une médaille, des honneurs particuliers... Celui-ci peut exister, parler, il est en vue, il est acclamé, il est regardé, il est récompensé... Cet autre est celui qui fixe la règle (le cens), qui peut élever ou rabaisser les autres à sa guise, les bloquer ou les autoriser en fonction de ce qu'il croit juste et ressent... Celui-ci a plus de moyens techniques, plus d'argent pour exhiber ce qu'il veut exhiber, pour créer ce qu'il veut créer... Cet autre est l'homme de l'estrade, l'homme dans le beau costume, l'homme aux dorures, en costard ou dans un blanc virginal, qu'on écoute et qu'on regarde... Bref : celui dont je vous parle a une plus grande part du gâteau, voire dans bien des cas tout le gâteau pour lui tout seul. Il prend le train, sa voiture et rejoint sans cesse des événements, des réunions, des moments, des festivals où il a une meilleure part que les autres : il a toujours ou souvent la plus grosse part du gâteau !

​Les questions que je veux poser c'est : combien d'entre-eux pensent que cette meilleure part est indigne et injuste (et catastrophique) ? Combien d'entre-eux se rendent seulement compte qu'ils ont une meilleure part ? Et parmi ceux qui s'en rendent compte combien essaient de peser pour changer la situation en faveur d'une égalité politique dans laquelle ils perdraient leurs avantages ?
 
​Combien ? Pratiquement aucun. Et à contrario, presque tous pensent que la meilleure part qu'ils ont est juste et qu'il s'agit de la justice même !
Il pense qu'ils sont plus méritants, que ce qu'ils ont en plus, il l'ont parce qu'ils sont meilleurs que les autres. Mais que dis-je !? Il n'y pense même pas, être au dessus des autres est pour eux quelque-chose de naturel, qui coule de source, c'est en fait la vision même qu'ils ont de l'égalité (car pour eux ils vivent en situation d'égalité quoiqu'il se passe). C'est tellement juste pour eux qu'ils aient une plus grosse part du gâteau qu'ils ne voient même plus que leur part est plus grosse, beaucoup plus grosse, énorme ! C'est comme s'ils estimaient en permanence qu'ils ont eu moins que les autres au point initial et qu'à chaque fois qu'un gâteau se présente, ils prennent tout naturellement une compensation qui leur reviendrait de droit. Vouloir plus les autres, avoir plus que les autres, ne leur posent en fait aucun problème puisqu'ils s'estimeraient lésés bien en amont, tout au départ. Et c'est vrai : quand on a l'occasion rarissime de creuser avec eux, on se rend compte qu'ils pensent réellement avoir plus souffert que les autres. Ils peuvent même remonter 4 générations s'il le faut pour trouver un aïeul assassiné ou miséreux, enfin bref, ils finiront toujours par trouver une idée, quelque-chose pour dire qu'ils ont plus souffert que les autres. Mais qu'en savent-ils des souffrances des autres et de la mesure de la souffrance en général ?
 
Je me souviens de cette fois où j'avais constaté qu'un "éco-festival" près de chez moi avait ENCORE invité Yves Paccalet à bavasser dans le micro (l'écrivain politicard soi-disant écolo qui a voyagé avec Cousteau) et j'avais essayé de le contacter directement par téléphone chez lui pour lui faire part de ce genre de vue (Pourquoi encore vous ? et est-ce qu'on pourrait pas plutôt partager la parole entre tous ?). Yves Paccalet, comme Pierre Rabhi, et beaucoup d'autres AUTORISÉS de la parole, fait partie de ces gens toujours invités, qui a plus le droit que les autres de parler (ces gens qui ont toujours tout le gâteau de la parole rien que pour eux). Eh bien, à la suite de cet entretien téléphonique, j'étais resté sur le cul : Monsieur Yves Paccalet m'a clairement répondu ce jour-là : en Aristocrate assumé (du grec Aristos, le meilleur). Il était intimement persuadé d'être meilleur que les autres, que si on lui donnait la parole de la sorte c'est qu'il avait mieux travaillé, qu'il savait mieux parler, mieux synthétiser, mieux exposer, mieux mieux mieux ! Mais ça allait encore plus loin car il m'a répondu en Aristocrate pro-aristocratie — car ce n'est pas forcément toujours le cas —, c'est-à-dire qu'il m'a expliqué que celui qui parle DOIT être le meilleur (et que là le meilleur, en l'occurrence c'était lui). Voilà, je lui téléphonais pour lui exposer ce problème d'avoir une plus grosse part du gâteau, eh bien il m'a répondu qu'il la méritait, et que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles...
 
En ce moment, j'ai le même genre de conversation avec le prêtre Jean-Claude Brunetti ou d'autres suppôts de la maudite Église Catholique, eh bien c'est pareil. Avoir une plus grand part du gâteau est pour eux dans l'ordre des choses. Ils ont un mal fou (et c'est peu dire) à intégrer l'inégalité manifeste, l'injustice manifeste des situations. Toujours pour la même raison : leur vision de l'égalité (qu'ils disent pourtant réaliser !) est toujours décalée. C'est une sorte de vision avec un dispositif déformant qui met une plus grand part pour eux mais qui s'efface aussitôt de leur conscience : je prend la plus grand part mais je ne m'en rends pas compte... ou en tout cas... C'EST NORMAL ET JUSTE !
 
Tout ce que je vous dis là sur "la plus grosse part du gâteau", c'est encore une autre façon de parler des gens de pouvoir : il s'agit de ces gens qui estiment toujours mériter plus que les autres, et que ça serait même une justice, et pas seulement une justice pour eux, mais une justice globale — donc pour les autres aussi !!! —.
 
Ce que nous devons donc tenter de comprendre, nous autres, anarchistes, communistes, égalitaristes,... c'est d'où leur vient ce profond sentiment de justice à ce que les choses soient injustement déplacées en leur faveur ? Pourquoi l'injustice réelle se confond paradoxalement avec la justice fantasmée en leur cœur ?
Quels sont les défauts et les manques vécus au départ pour qu'ils éprouvent le besoin de tout ramener vers eux, parfois pendant toute une vie, sans que ça crée un seul instant selon eux une inégalité insupportable ?
 
Désolé de revenir souvent au nouveau testament, mais j'éprouve le besoin de terminer ce propos par cette vérité Évangélique sur la notion : d'avoir déjà sa récompense (et donc d'être en conséquence délaissé par Dieu). [Matthieu 6 notamment mais aussi en d'autres passages].

Ils sont donc évidemment à plaindre : c'est les plus perdus d'entre-nous. Mais ça n'empêche pas qu'ils nous cassent tous terriblement les couilles, et qu'ils sont — oui, plus que les autres pour le coup — à la base de la destruction de la vie.

Qu'ils s'étouffent !
 
​Sylvain Rochex — 10 novembre 2017

 

L'obsession destructrice et morbide du devenir et du parvenir.

refus de parvenirAu travers de milliers de questions qui nous sont adressées avec insistance et pesanteur, nous comprenons que Le Monde qui nous entoure ne va pas se satisfaire de l'infini qui est en nous et que nous incarnons, que Le Monde qui nous enserre ne veut pas que nous devenions ce que la nature veut que nous devenions. Très rapidement, nous comprenons que nous devons rendre des comptes, que nous devons devenir quelque-chose. Non pas devenir un être humain, comme un caneton devient un canard, et pas non plus devenir un homme ou une femme comme un chevreau devient un bouc et une chevrette devient une chèvre. Non, il nous faut devenir une chose correctement définie pour qu'on puisse nous ranger, pour que d'infini nous devenions fini. Nous forcer à devenir et à parvenir c'est le moyen qu'ont les autres pour nous mettre à leur service et pour qu'on ait besoin de leurs services. L'obsession du devenir permet de créer un réseau d'interdépendance total, constant, forcé, subi et imposé
Car devenir cette chose nous empêchera de devenir un humain. Entre devenir humain et devenir une chose qui satisfera les autres (un travailleur), il s'agit de deux trajectoires totalement différentes voire carrément opposées.
Je te souhaite de devenir un Homme, et non un travailleur. Voilà ce que nous devrions intimer à tous ceux qu'on aime (y compris nous-mêmes). 
L'obsession du devenir et du parvenir se loge en nous par dressage à la carotte et au bâton (par chantage affectif) : on comprend très vite l'immense contentement provoqué autour de nous lorsque l'on se met à se définir ou à avoir des projets lié au devenir, et à l'inverse, on découvre que de ne pas savoir se définir ou de ne pas chercher à devenir quelque-chose de reconnu par la société (et donc de productif) ne va pas sans désagrément et désamour.
 
Et il faut bien voir que nous souffrons rapidement de ces troubles de soi à soi : la rassurance que voudraient nos proches en sachant ce que l'on va faire et ce qu'on va devenir, on l'a rapidement de soi à soi. En effet, ce serait tellement plus simple, plus net, plus clair, d'être quelque-chose de définie, et quelque-chose qui rend service aux autres pour avoir leur amour. On veut qu'on nous fiche la paix ! Résultat : des millions d'adolescentes qui "aiment les animaux" se mettent à dire vers l'âge de 14-15 ans qu'elles veulent faire vétérinaire alors que, bon sang, elles aiment seulement les animaux point barre. Résultat : nous perdons tous des décennies à tenter de répondre à cette question par tous les moyens et nous en perdons du même coup le chemin pour devenir humain. Nous allons de vêtements ridicules en vêtements ridicules, sans jamais revêtir le vêtement de l'Homme qui nous colle pourtant à la peau. Et là, les choses sont très inégales : certains vont perdre 20 ans (seulement !) dans l'obsession du devenir pendant que d'autres n'en reviendront jamais ; jusqu'à leur mort, de succès en succès, c'est-à-dire d'échec en échec, contre vents et marées, ils continueront de tenter de répondre à cette question, ils s'évertueront par tous les moyens de parvenir. Et ils seront crucifiés de regrets avant leur dernier souffle.
Moi qui ai globalement eu une vie de rébellion vis-à-vis de la société, je peux dire que j'y ai quand même passé au moins au total 32 ans (de ma naissance à 2012), même si c'était déjà beaucoup plus tranquille depuis 2006 : j'avais déjà entamé un détachement notoire vis-à-vis de l'obsession du devenir et du parvenir. Depuis 2012, les termes que j'ai employés pour me définir (contraint parfois par l'administration) étaient enfin totalement emprunts de détachement, voire relevaient du jeu : vraiment plus rien à foutre.
En ayant fini avec l'obsession du devenir et du parvenir depuis environ 2012, je peux enfin totalement me consacrer à devenir un Homme, un humain et un homme. Et il n'y a là plus aucune obsession morbide de devenir, plus aucune ascension sociale lié au parvenir, aucun compte à rendre à personne, si ce n'est au cosmos.
Être un Homme, c'est quoi ?
 
1) S'occuper d'avoir un abris. Ce qui implique de le construire et de l'habiter (et de le posséder entièrement). Or, nous ne faisons pas cela.

2) S'occuper de nous chauffer quand les températures baissent. Nous ne faisons pas cela, nous appuyons sur un bouton.

3) S'occuper de nous nourrir. Nous ne faisons pas cela, nous allons à Carrefour ou à Biocoop.

4) S'occuper de boire de l'eau pure. Nous ne faisons pas cela, nous payons un abonnement au syndicat des eaux, nous tournons le robinet et cette eau n'est pas pure.

5) S'occuper de déposer nos excréments et urines de façon à ce qu'ils finissent dans le sol. Nous en soucier. Nous ne faisons pas cela. Nous faisons dans l'eau potable, nous souillons les eaux de surface et l'État s'en occupe tant bien que mal (à notre place). S'occuper de sa merde serait un bon début pour devenir un être vivant.

6) Respirer de l'air pur. Nous ne faisons pas cela, nous acceptons de respirer un air pollué.

7) S'occuper de nous habiller. L'homo sapiens n'ayant plus de poil, il lui faut trouver à se couvrir (à partir de fibres végétales ou animales). Nous ne faisons pas cela, nous allons dans des magasins de vêtement acheter des vêtements tout faits.

8) Pour couvrir tous nos besoins ci-dessus : abris, chaleur, eau pure, air pur, vêtements, nourriture, déposer nos excréments sur le sol, nous avons besoin d'espace et de vivre dans un milieu qui contient de la terre vivante, un écosystème, des arbres et des plantes. Nous ne faisons pas cela, nous vivons dans un milieu stérile, exigu et nous participons chaque jour à destruction des milieux naturels.

9) S'occuper d'avoir des relations avec les autres. Nous ne faisons pas cela car cela implique des rapports d'égalité. Dès qu'une personne détient du pouvoir sur l'autre, ce n'est pas une relation mais une guerre pour la survie et l'égo. Nous ne participons pas à tous le champ de relations qui devrait exister au service des besoins vitaux de chacun.

10) S'occuper de notre âme. Nous ne faisons pas cela, nous nous adaptons à cette société de mort et n'avons pas de temps pour notre âme et notre esprit. Nous suivons les directives de l'État, des guides, des gourous, des leaders, des profs, des dominants, des intellectuels, des aristocrates, des riches, des scientifiques et des religions toutes faites.

11) Disposer du temps (tout notre temps) afin de pouvoir s'occuper de nos besoins vitaux et de notre âme. Nous n'avons pas cela.

 
Mais « La doctrine du Monde » qui nous emporte, c'est de faire du nous des TRAVAILLEURS au service de la machine et de nous empêcher de devenir des Hommes.
C'est pourquoi pour finir, je vous laisse avec des extraits choisis du Chapitre X du texte de Tolstoï « Ma religion » où Tolstoï décrit si bien en quoi nous mourrons (bêtement) dans « la doctrine du Monde » qui est cette obsession du devenir et du parvenir pour assurer son existence.
 
« La majeure partie des malheurs de la vie de l'homme sont provenus uniquement de ce que, contrairement à son inclination, il a suivi la doctrine du monde qui l’attirait.
(...) Et combien de martyrs ont souffert et qui souffrent en ce moment, pour la doctrine du monde, des souffrances qu’il me serait difficile d’énumérer ! (...) Les neuf dixièmes des souffrances humaines sont supportées par les hommes au nom de la doctrine du monde, que toutes ces souffrances sont inutiles et auraient pu ne pas exister, que la majorité des hommes sont des martyrs de la doctrine du monde.
(...) Une des premières conditions de bonheur généralement admises par tout le monde est une existence qui ne rompe pas le lien de l’homme avec la nature, c’est-à-dire une vie où l’on jouit du ciel, du soleil, de l’air pur, de la terre couverte de végétaux et peuplée d’animaux. De tout temps les hommes ont considéré comme un grand malheur d’être privés de tout cela. Voyez donc ce qu’est l’existence des hommes qui vivent selon la doctrine du monde. Plus ils ont réussi, suivant la doctrine du monde, plus ils sont privés de ces conditions de bonheur. Plus leur succès mondain est grand, moins ils jouissent de la lumière du soleil, des champs, des bois, de la vue des animaux domestiques et sauvages. (...) Comme des prisonniers se consolent avec un brin d’herbe qui pousse dans la cour de leur prison, — avec une araignée ou une souris, ainsi ces gens-là se consolent quelquefois avec des plantes d’appartement étiolées,
(...) S’ils ont des enfants, ils se privent de la joie d’être en communion avec eux.
D’après leurs coutumes, ils doivent les confier à des établissements d’instruction publique, de sorte que de la vie de famille ils n’ont que les chagrins — des enfants qui, dès leur jeunesse, deviennent aussi malheureux que leurs parents,
(...) Plus on monte et plus le cercle des hommes avec lesquels il est permis d’entretenir des relations se resserre et se rétrécit ; plus on monte et plus le niveau moral et intellectuel des hommes qui forment ce cercle s’abaisse.
(...) Pour un homme du monde opulent et sa femme, il n’existe que quelques dizaines de familles de la société. Le reste leur est étranger. Pour le ministre et le richard et leur famille — il n’y a plus qu’une dizaine de gens aussi riches et aussi importants qu’eux. Pour les empereurs et les rois, le cercle se resserre encore. N’est-ce pas la détention cellulaire, qui n’admet pour le détenu que des relations avec deux ou trois geôliers ?
(...) Les uns après les autres, ils périssent victimes de la doctrine du monde.
(...) Une vie après l’autre est jetée sous le char de cette idole ; le char passe en broyant leurs existences, et de nouvelles victimes se précipitent, en masse, sous les roues avec des malédictions, des gémissements et des lamentations !
(...) Qu’un homme cesse d’avoir foi dans la doctrine du monde, qu’il ne croie pas indispensable de porter des bottes vernies et une chaîne, d’avoir un salon inutile, de faire toutes les sottises que recommande la doctrine du monde, et il ne connaîtra jamais le travail abrutissant, les souffrances au-dessus de ses forces, — ni les soucis et les efforts perpétuels sans trêve ni repos ; il restera en communion avec la nature, il ne sera privé ni du travail qu’il aime, ni de sa famille, ni de sa santé, et ne périra pas d’une mort cruelle et bête.
(...) Une génération après l’autre s’efforce de trouver la sécurité de son existence dans la violence et de se garantir ainsi la propriété. Nous croyons voir le bonheur de notre vie dans la puissance, la domination et l’abondance des biens. Nous sommes tellement habitués à cela, que la doctrine de Jésus, qui enseigne que le bonheur des hommes ne peut pas dépendre du pouvoir et de la fortune, et que le riche ne peut pas être heureux, nous semble exiger trop de sacrifices. C’est là une erreur. Jésus nous enseigne à ne pas faire ce qui est le pis, mais à faire ce qui est le mieux pour nous, ici-bas, dans cette vie.
(...) Nous faisons pis que l’autruche ; pour établir les garanties douteuses (dont nous-mêmes ne profiterons même pas) d’une vie incertaine dans un avenir qui est incertain, nous compromettons sûrement une vie certaine, dans le présent qui est certain.
(...) Nous sommes tellement habitués à cette chimère des soi-disant garanties de notre existence et de notre propriété, que nous ne remarquons pas tout ce que nous perdons pour les établir. — Nous perdons tout, — toute la vie. Toute la vie est engloutie par le souci des garanties de la vie, par les préparatifs pour la vie, de sorte qu’il ne reste absolument rien de la vie.
Il suffit de se détacher pour un instant de ses habitudes et de jeter un coup d’œil à distance sur notre vie, pour voir que tout ce que nous faisons pour la soi-disant sécurité de notre existence, nous ne le faisons pas du tout pour nous l’assurer, mais uniquement pour oublier dans cette occupation que l’existence n’est jamais assurée et ne peut jamais l’être. Mais c’est peu dire que d’affirmer que nous sommes notre propre dupe, et que nous compromettons notre vie réelle pour une vie imaginaire ; nous détruisons, le plus souvent, dans ces tentatives, cela même que nous voulons assurer.
(...) La doctrine de Jésus, qui enseigne qu’il n’est pas possible d’assurer sa vie, mais qu’il faut être prêt a mourir à chaque instant, est indubitablement préférable à la doctrine du monde, qui enseigne qu’il faut assurer sa vie ; préférable, parce que l’impossibilité d’éviter la mort et d’assurer la vie reste exactement la même pour les disciples de Jésus comme pour ceux du monde ; mais la vie elle-même, selon la doctrine de Jésus, n’est plus absorbée par l’occupation oiseuse des soi-disant garanties de l’existence ; elle est affranchie et peut être vouée au seul but qui lui soit propre, le bien pour soi-même et pour les autres.
(...) Nous avons appelé la pauvreté d’un mot qui est synonyme de calamité, mais, en réalité, est un bonheur, et nous aurons beau l’appeler calamité, elle n’en sera pas moins un bonheur. Être pauvre veut dire : ne pas vivre dans les villes, mais à la campagne ; ne pas rester enfermé dans ses chambres, mais travailler dans les bois, aux champs, avoir la jouissance du soleil, du ciel, de la terre, des animaux ; ne pas se creuser la tête à inventer ce qu’on mangera pour éveiller l’appétit, à quels exercices on se livrera pour avoir de bonnes digestions. Être pauvre, c’est avoir faim trois fois par jour, s’endormir sans passer des heures entières à se retourner sur ses oreillers en proie à l’insomnie, avoir des enfants et ne pas s’en séparer, être en relation avec chacun, et, ce qui est essentiel, ne jamais rien faire de ce qui vous déplaît, et ne pas craindre ce qui vous attend. (...) Être pauvre, c’est précisément ce qu’enseignait Jésus, c’est la condition sans laquelle on ne peut entrer dans le royaume de Dieu ni être heureux ici-bas. » Léon Tolstoï
 
Alors cessons de vouloir devenir et parvenir. Et soyons des Hommes. DONC, des Pauvres. DONC, des bienheureux. Rejoignons la Vie comme elle a toujours été et sera toujours : la Vie Éternelle, c'est-à-dire le Royaume des Cieux.
Oui, le Royaume des Cieux, juste au sommet de la colline, ici-bas,... mais tout là-haut !

Sylvain Rochex

 

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