Déirdre Bergeron au Château-partagé, dimanche 16/11/2014

déirdreJe suis allé écouter Déirdre Bergeron hier soir à Dullin qui témoignait de son enfance sans école pour elle et ses deux soeurs ("tournée" préparée par Jean-Pierre Lepri). Son papa (Léandre Bergeron) est l'auteur du merveilleux livre "Comme des invitées de marque" présent dans notre bibliographie Déscolarisation.

Déirdre est vraiment très chouette et généreuse de vouloir nous parler de ça. Je trouve que son intervention valide toujours plus l'idée de l'absolue nécessité d'un mouvement de Déscolarisation général puisque ce qui ressort, selon moi, de son intervention est que Déirdre s'est "scolarisée" à vitesse grand V quand elle a commencé à devenir adulte.

Son témoignage semble, un peu malgré elle vouloir nous raconter : "voilà comment je suis devenue quand même conforme par la suite, alors que je ne suis pas allée à l'école". "Voilà, comment j'ai fini, moi-aussi, par aussi embrasser l'idéologie du travail, de la production et de la consommation, alors que je ne suis pas allée à l'école". "Voilà, comment je suis aussi devenue non-citoyenne, apathique de la politique, une "travailleuse", une dépendante à l'argent, une hétéronome, une esclave, comme vous tous." Mais bien-sûr, elle ne le dit pas tout à fait comme ça.

Un des ressorts principaux de son intervention est aussi de nous raconter les multiples réactions bêtes des "autres" vis-à-vis de ce statut de personne non scolarisée et c'est ce ressort qui peut conduire l'assistance à rire. Mais je voudrais demander : a-t-on bien conscience de quoi rions-nous à ce moment-là ? Et personnellement, je trouve ce rire pathétique. L'intervention de Déirdre reste cependant très riche, très profonde, et on peut trouver matière à émotion et à enrichissement sur des points beaucoup plus étonnants et plus subtils.

Pourquoi Déirdre s'est elle "scolarisée" à toute allure après avoir quitté son environnement familial ? La réponse est simple : tous les autres, le sont, eux, "scolarisés". Et c'est toujours comme une vague qui t'emporte. C'est pourquoi, ces parcours de "déscolarisés" comme celui de Déirdre, ne nous servent pas à grand chose collectivement si on ne tire pas les conclusions qui s'imposent.

Il nous faut Déscolariser la société toute entière et il est fort dommage que ce débat n'apparaisse pas dans une soirée comme celle d'hier soir. Fort dommage également, qu'on reste, comme souvent de nos jours, dans un format : témoignage + questions-réponses, sans aucun débat, sans aucune polémique sur le sort futur de l'école. Mais on voit bien que c'est une fuite collective. On fuit la question centrale. On continue de critiquer inlassablement l'école comme depuis un siècle sans jamais parvenir à la remettre totalement en question. Et on voit que des individus non scolarisés comme Déirdre servent au final toujours la même soupe de la critique mais comme simple "réducteur de tension", comme alibi et l'école pendant ce temps-là poursuit sa route.

On voit que cela permet aussi la création d'un petit réseau de privilégiés qui, loin des écoles, ne scolarisent pas leurs enfants, pendant que "la masse", elle, continue de souffrir de cette putain d'école de Jules Ferry au service du capital, des industriels et des banquiers.

Déirdre a passé son enfance dans sa famille, une enfance heureuse, mais on voit bien qu'il y avait une forme de solitude de la famille (peu d'amis, pas beaucoup de "garçons" pour les filles, dépression de la Maman), et cela vient corroborer ce que je dénonce souvent : le fait qu'on oppose stérilement École et instruction en famille, au lieu d'imaginer un monde ouvert et libre, un espace-public communautaire où l'on fait vivre le proverbe africain : "il faut tout un village pour éduquer un enfant".

Merci beaucoup à Déirdre, car sa prise de parole est vraiment chouette, belle et riche sur des milliers de points.

Sylvain Rochex.