L'essentiel et le conflit (MAJ 29/09 à 11h30)

elzéard« Le conflit fait partie de l'existence.» « Il y a toujours des conflits qui apparaissent. C'est comme ça, c'est la vie »

Ce genre de propos est assez courant. Le conflit, c'est-à-dire en fait, les relations conflictuelles, sont souvent perçues comme une donnée irréductible de l'existence humaine, comme un élément que l'on peut tenter d'éloigner mais qui finira toujours par revenir. C'est vrai que dans mon propos sur le polémos, je n'avais pas hésité de m'associer à monsieur Polémos : en l'occurrence Héraclite, puis à Alain, Foucault, Ricoeur et les autres pour dire en quoi le polémos est bien une pièce maîtresse de la réalité du monde et qu'il ne faudrait pas  trop se tromper à son sujet. Voici d'une certaine manière un nouveau chapitre concernant le polémos. Une réflexion de plus sur le conflit. Et je voudrais parler pas forcément des guerres, mais plutôt des conflits du quotidien et de la violence morbide qui se cache derrière les murs des bâtisses. Sur ce sujet, nous avons tous notre propre expérience de vie, mais il suffit d'aller assister à des audiences au tribunal pour prendre en pleine poire combien l'humanité est malade du conflit (des conflits stériles...) .

Cette façon qu'ont les humains de s'écharper en permanence, de vociférer, de casser de la vaisselle, de s'entre-tuer, de se tyranniser et de se faire mal, est-ce que cela rentre vraiment dans la définition du polémos ? Pas si sûr. Ça semble trop morbide, destructeur et chaotique pour être en phase avec l'ordre cosmique.

Le polémos constitue seulement l'affirmation d'une réalité fondée sur des antagonismes qui sont à la base d'un équilibre et donc de l'harmonie. Peut-on vraiment justifier tous les conflits relationnels entre nous, par le polémos ? Je ne le pense pas. Dire : on se fout sur la gueule, c'est bien normal, car en choeur avec nous il y a, le jour et la nuit qui se détestent, le feu et l'eau qui ne cessent de s'abîmer, la santé et la maladie qui s'affrontent en continu, l'intérieur et l'extérieur qui ne parviennent jamais à faire tomber le mur de la haine, comporte je ne sais quoi de frauduleux.

En fait, nous devons effectivement mener et vivre les polémoï, c'est-à-dire, cheminer ensemble vaillamment au travers de toutes les contradictions présentes dans le réel, en nous, et entre nous, mais est-ce que pour autant le phénomène engendré doit correspondre à l'horreur, au malheur, au crime, à la violence, au cri, au déchirement et à la haine ? N'y-a-t-il pas quelque-chose d'erroné, de foncièrement stupide, à ce que les humains vivent les antagonismes de façon aussi mortelle ?! Et là, on rejoint mon propos sur le polémos : il doit être "démocratique" et non "sanglant", mais j'ajouterais qu'il doit être exempt de souffrance et de malheur. Les arcs de la lyre sont en tension l'un avec l'autre, mais c'est une tension qui peut être joyeuse, - pourquoi ne le serait-elle pas ? - ils ne se trucident pas !

Bref, les humains vont toujours au delà du polémos pour déboucher dans la souffrance et le malheur. S'opposer est un jeu, mais s'entre-tuer et se faire mal, c'est tout autre chose. S'opposer en jouant conduit à l'harmonie, mais se projeter littéralement l'un contre l'autre conduit au chaos puis au néant.

Cela étant dit on peut donc s'interroger à nouveau sur le fait de justifier tous nos conflits entre personnes et communautés, en prétendant à une irréductibilité du conflit dans le réel. Je pense que, si le polémos décrit par Héraclite, lui, n'est pas réductible, nos conflits de merde, destructeurs, qui vont au delà du polémos sont parfaitement circonstanciés (liés à des conditions particulières délétères créant des psychismes malades) et donc dépassables, car nos conflits relationnels sont inversement proportionnels à l'essentiel.

Chacun peut en faire l'expérience : quand on augmente ce qu'on nomme « l'essentiel » dans nos vies, la charge de conflits relationnels diminuent d'autant. C'est pour cela que Christian Bobin écrivait un propos divin tel que celui-ci :  « J'ai enlevé beaucoup de choses inutiles de ma vie, et Dieu s'est rapproché pour voir ce qui se passait.» On sent bien que dans cette phrase le mot Dieu incarne volontiers un monceau de concepts tels que la paix, la sérénité, le calme, l'ataraxie et donc l'absence de conflits relationnels.

Si cela est vrai, reste à savoir définir le mieux possible ce qu'est « l'essentiel» et comment se diriger vers lui et ce n'est peut-être pas une mince affaire. Quoique, puisque l'essentiel est essentiel.

Ne pourrait-on pas justement se servir de ce que je suis en train de vous dire pour définir l'essentiel ? L'essentiel pourrait être ce point d'arrivée des oppositions humaines, vers lequel tout le monde tend, pour maintenir le polémos dans ses bornes acceptables, c'est-à-dire au service de l'harmonie. L'essentiel, c'est la recherche du juste pour trouver le vrai, selon la phrase merveilleuse de Victor Hugo (encadrée dans ma cuisine) : « Homme, veux-tu trouver le vrai ? Cherche le juste. » L'essentiel, à titre individuel, c'est la stricte satisfaction de ses besoins vitaux et le souci de soi, besoins qui se ramènent d'ailleurs tous à la chaleur sous diverses formes (nourriture, soleil, vêtements, abris et chauffage, repos, relations sociales/amours, relations avec le cosmos, activité). La recherche de l'essentiel est un processus néguentropique de suppression du superflu et de l'inutile, c'est distinguer dans le réel ce qui est de l'ordre du superflu et qui n'est donc pas JUSTE, qui provoque des désajustements, de l'injuste, et de l'injustice. C'est chercher l'ajustement à soi, qui provoquera subséquemment un ajustement aux autres et au réel et qui augmentera la quantité de juste dans ce monde.

Je pense vraiment, et c'est le sujet principal de ce billet, que la société dite moderne (capitaliste et industrielle), avec ses montagnes d'inutiles, ses voyages incessants, le règne de la technique, et la domination du Dieu Argent, c'est-à-dire son hubris, fait perdre à l'extrême majorité d'entre-nous « l'essentiel » et que cela est la cause majeure des conflits sans fin entre les personnes. Si l'entropie, liée aux objets, aux techniques, à la vitesse, à la dispersion, aux pharmaka en tout genre augmente, celle liée aux relations humaines augmente en même temps.

Quand chacun d'entre-nous fait un pas de plus vers l'essentiel, et se met à cheminer neguentropiquement, les conflits dans sa vie reculent.

L'idée que je veux partager avec vous dans ce billet est relativement empirique et donc je voudrais vous inviter à vous remémorer des conflits antérieurs afin, peut-être de constater qu'effectivement, la source du conflit n'était jamais dans des choses touchant à l'essentiel, et qu'à l'inverse quand vous fûtes ajustés à des choses essentielles, la paix était là (peut-être pas à 100%, mais ça tend vers ça).

La société dite moderne, gorgée de superflu à l'extrême, souffrant de l'hubris, met en jeu une telle quantité et diversité infinie d'objets, de matériaux, de techniques, de situations, de lois, de normes, de contraintes, de verrous, de murs (à toute allure et toujours de plus en plus vite) que nos subjectivités vont trouver du plaisir à s'exprimer à propos de chaque chose rencontrée et donc rentrer facilement en compétition avec toutes les subjectivités voisines. Le pharmakon (plus il est complexe) est un moteur surpuissant de la mise en conflit des subjectivités. Le pharmakon ayant toujours deux faces, l'une remède, l'autre toxique, quoi de plus aisé de faire sans cesse apparaître deux camps qui militent pour la face qu'ils veulent voir ! Et avec autant d'objets et de paramètres (à une telle vitesse), nous ne sommes tout simplement jamais d'accords. Je ne veux pas dire qu'il faille être d'accord, je ne condamne pas comme je vous l'ai dit : le polémos, mais pour que ce dernier soit fertile, il faut que le paramètre de l'entropie reste en-deçà d'un certain seuil (et pour cela faire de la pharmacologie !). En langage plus simple : c'est tellement LE BORDEL, y'en a tellement de partout, on baigne tellement dans le superflu indigeste que tous nos conflits sont, non seulement violents (car ils concernent le pouvoir et tous ces pharmaka nous donnent une puissance gigantesque à tous), mais surtout STÉRILES.

Terminons ce propos par la description d'une difficulté. Le conflit et la dispersion (et tous nos pharmaka) participent intensément du sentiment d'exister. Parfois, la recherche de l'essentiel peut donner l'impression que le sentiment d'exister diminue (« La société c'est la caverne, la sortie est la solitude. » S. Weil), mais je dirais qu'il s'agit d'une simple réaction transitoire de l'âme et qu'il faut persévérer car le sentiment d'exister est coriace (notre âme le régénère et le développe à la moindre occasion, à partir de presque rien).

Une fois à l'aise au pays de l'essentiel, qui permet le souci de soi, le soin, l'investissement, et la "fidélité", le sentiment d'exister est mille fois plus fort et solide, qu'au beau milieu des villes, au milieu des gens-faux et perdus dans des rôles et des contraintes, au milieu des transports qui foncent et des objets inutiles.

Nous sommes sur descolarisation.org, alors ajoutons pour finir ces deux questions :

L'Éducation Nationale nous conduit-elle pas à pas à nous diriger vers l'essentiel, à des vies éloignées du superflu et basées sur l'essentiel et le souci de soi ?

Ce qu'on nomme "politique" à l'heure actuelle, est-ce une activité qui s'intéresse à l'essentiel ou au superflu (hubris) ?

Sylvain Rochex, septembre 2015