Fatale Inertie

inertieEn ce moment, ce qui brise l'âme a un nom très clair : l'inertie et ce, dans son sens purement physique tel que donné sur wiktionnnaire : « Résistance passive qu’opposent les corps du fait de leur masse au changement de l’état de repos ou de mouvement dans lequel ils se trouvent.» Le concept sociologique de "masse" trouve là un sens bien réel en étant associé à la loi physique de l'inertie... Et nous sommes dans une société de masse.

A travers toutes les prises de conscience qui se sont déroulées pendant les trois ou quatre dernières décennies, quelque-chose s'est bien arrêté. Mais après l'arrêt, il y a malheureusement l'horreur de l'inertie, comme sur la photo ci-contre. Après le mur, il y a notre pénétration mortelle du mur à cause de l'inertie. La fatale inertie donc.

Chaque journée qui passe voit des milliards d'humains remettre à plus tard le changement radical qu'ils devraient opérer de toute urgence dans leur vie. Chacun repousse inlassablement la venue de « l'heure de la main vide » (Voir C. Bobin plus bas dans ce site). Et chacun semble étrangement ignorer que les autres commettent la même erreur, au même moment.

En-être, absolument et toujours. Reproduire et imiter, pour en-être. Faire ce qu'il convient de faire, dire ce qu'il convient de dire, être à sa place, correspondre à sa classe sociale, à son âge, à son sexe, à tous ses déterminismes, les uns après les autres. Correspondre à tout ce qui est attendu. Vivre en maintenant dans des proportions acceptables, qui restent toujours en deçà d'un certain seuil critique : tout ce qui est du domaine du choc, de la surprise, de l'inconnu, du basculement, de la rupture, de l'inversion. Demeurer dans la foule, dans les villes, dans les structures, sur les routes, dans les transports, dans les télécommunications, dans les institutions, dans les laboratoires, dans l'action, parce que ça nous donne l'impression que c'est là que ça se passe. Mais en même temps, passer sa vie à dire, ou à penser secrètrement, que manger des châtaignes qu'on vient de ramasser, au coin du feu, à parler ou à rêver de l'écureuil qu'on a aperçu en ramassant les châtaignes, c'est ça qui est vrai, c'est ça qui a valeur, comme tant d'autres gestes et façons de vivre plurimillénaires qui nous plaçent au coeur du cosmos. Le cosmos semblant éternel, il nous attendra ! Pourtant ni lui ni nous ne sommes éternels. Les gens continuent à tout prix leur trajectoire dans le vieux monde, ce monde-là qui tue lentement mais sûrement, les châtaigners et les écureuils (et leurs amis).

Et le plus important, grâce à son esprit : cultiver au quotidien un monceau de justifications morales de tout ce qu'on fait qu'on ne devrait pas faire. Pour cela Il suffit de penser pour nous-mêmes, que nous avons une destinée et une morale particulière qui nous autorisent, nous, spécialement nous, à pousser le vice. C'est simple comme mécanique : on peut s'autoriser des vices à l'envi, en recouvrant sa conscience de l'idée que, fondamentalement, nous avons une valeur exceptionnelle sur le plan moral et de la destinée. C'est là le vice majeur de tous ceux qui soi-disant "réussissent" : ils se persuadent sans mal qu'ils ont des droits supérieurs, car ils seraient une sorte de héros qui rendront - plus tard - à l'humanité au centuple ce qu'ils lui ont pris, et de ce point de vue, les turpitudes pour atteindre leur(s) but(s) deviennent parfaitement négligeables dans leur esprit. C'est exactement le même modus operandi qui conduit des gens à en tuer d'autres massivement, pour le bonheur futur de l'humanité dont ils possèdent la clé. D'ailleurs, de nos jours, quand vous continuez "dans le système", vous tuez littéralement et directement des gens.

Continuer sa trajectoire, inertie comprise, avec comme toujours, ce millier d'excuses et de justifications qui ont toujours été les illusions qui nous tuent : l'ambition, le prestige, la reconnaissance, le sentiment d'exister, l'argent, les titres, les grades, les diplômes, finir ce qu'on a commencé, honorer des engagements, ne pas trahir des réseaux et des gens qui nous font exister, etc. Et, surtout, oh oui surtout, toujours se convaincre que c'est temporaire. L'inertie du monde vient de là : chacun se dit que sa situation est temporaire, que "ça n'est qu'une période", mais qu'ensuite, une fois ceci "effectué", ceci "achevé", ceci "terminé", ceci "conclu", ceci "réussi", ceci "obtenu", le vrai, la vraie vie va pouvoir apparaître. On pourra, ensuite, s'adonner au vrai, à notre vrai moi. (Quand notre moi n'est pourtant que ce que nous en faisons dans l'instant présent : il n'est ni le passé, ni les rêves d'avenir).

Pour certains, il s'agit de finir tel cycle d'études ou de grandir en âge et en prérogatives, pour d'autres (qui sont très souvent les mêmes que les premiers un temps plus tard), c'est le fait d'amasser suffisamment d'argent (qui sera mis, bien-sûr, au service du vrai, du bon, du juste, toujours !). Pour encore d'autres, c'est le fait de réaliser un parcours professionnel qui honorent leurs objectifs initiaux, par exemple parcourir avec brio le temps qui s'écoule entre le projet d'une entreprise et le fait d'atteindre le plein essor de cette entreprise. Sur ce dernier point, le piège est total puisque dans notre système, ce type de croissance n'a pas vraiment de fin (en effet, qu'est-ce qui vous empêche de rechercher un succès équivalent à celui de Facebook ou Google ?). Ce système n'a pas de limite, n'est-ce pas bandant ?!

Et chacun continue avec le connu, avec ce qu'il sait déjà faire. Il n'y a qu'un petit nombre de musicien qui n'ont pas perdu leur âme, qui sauront poser leur violon qu'ils maîtrisent à la perfection pour entâmer l'apprentissage du piano (oui, cette phrase était à entendre métaphoriquement). Mais ça, c'est dans le meilleur des cas. Où sont les agronomes qui commençent le violon ? Les pompiers qui se mettent à faire du pain et à apprendre les plantes ? Les informaticiens qui se mettent à construire leur maison et à cultiver des tomates ?

Et surtout, où sont ceux qui arrêtent et qui s'arrêtent ? Où sont les profs qui arrêtent d'être profs ? Où sont les chimistes qui abandonnent leurs paillasses ? Où sont les élus qui démissionnent ? Où sont les banquiers qui arrêtent ? Où sont les prolétaires qui cessent d'être prolétaire ? Où sont les médecins qui arrêtent de prescrire du smecta dans un cabinet afin de simplement conseiller à leurs amis de prendre de l'argile au besoin ? Où sont les étudiants qui cessent d'être étudiant autrement qu'en ayant leur diplôme (qui est un arrêt imposé de l'extérieur) ? Où sont les lycéens (ou les collégiens), qui décident, qu'ils ne retourneront plus au lycée à partir d'aujourd'hui ? Où sont les gens qui mettent un terme, d'eux-mêmes, au schéma esclavagisant : travail, salaire, crédits ?

Qui arrête de courir ? Qui prend le chemin de son "travail" comme tous les jours et puis finalement n'y va pas et n'y retournera jamais ? Qui ?! Qui est en retard pour rendre un travail urgent (pléonasme), se stresse, se tue à la tâche une minute, et puis finalement de but en blanc, abandonne, comprenant qu'il s'agit là non de lâcheté, non de paresse, non de déshonneur, mais exactement de l'inverse : de courage ! Le courage de ne plus être aimer par l'autre, parce que nous arrêtons de servir ses intérêts, et parce qu'il ne s'agissait donc pas d'amour.

Qui arrête de jouir de son pouvoir sur autrui quand il en a un et ce, en toute matière ? Qui arrête de dominer et de diviser pour dominer ? Qui accepte de se briser le coeur selon la phrase suivante de Simone Weil : « Il faut, pour respecter la vie en autrui quand on a dû se mutiler soi-même de toute aspiration à vivre, un effort de générosité à briser le cœur. »

Qui accepte de ne vraiment plus trouver aucune excuse au système ? Qui accepte d'avouer que son seul soubassement est Dieu et le Cosmos, puisque ni les institutions, ni le moi, n'ont de consistance ?

A cette série de question qui pourraient s'étaler sur des pages et des pages, je veux répondre : personne ! Les annonces d'un présent absolument apocalyptique pleuvent, mais ça ne change absolument rien, chacun ayant peur de perdre l'amour de l'autre, son sentiment d'exister et de faire une oeuvre : CONTINUE tragiquement. Chacun pense qu'il arrêtera un jour mais que ce n'est pas son heure, que c'est trop tôt pour lui, que ce n'est pas tout à fait l'heure. Pourtant, ce qui caractérise le passage, c'est justement le rapport au temps. Comment le passage d'un monde à l'autre pourrait-il être commandé par le calendrier quand le calendrier est justement la négation du passage ? Comment ce passage qui implique justement la destruction du calendrier au profit des saisons du cosmos pourrait-il être gouverné par le calendrier ?!

En ce moment, il est l'heure de ramasser les châtaignes, les noix, les pommes ! En avez-vous dans les mains ?

Celui qui pensent qu'il s'arretera un jour en suivant le calendrier du système ne pourra jamais embrasser les saisons du cosmos, il demeurera dans le système ad vitam.

Arrêter et arrêter l'inertie, implique une conversion brutale de l'âme qui nous brutalise, qui nous tue, pour nous faire renaître.