Franchir des lignes

lignesJ'ai encore rendez-vous, ce jour, avec l'Élu de la Lumière Céleste Intersidérale.  Je m'y rendrai mais je ne me rendrai pas.

Je serai sûrement encore tout seul ou bien avec ma bonne amie. Sujet : le 9 novembre dernier, six personnes ont effectué une demande pour 4 soirées conviviales et culturelles dans la salle polyvalente de la commune (à ce jour sans réponse), deux dates étant déjà passées.

Je lui dirais encore la vérité (concernant les processus ordonnateurs de la vie) et il me dira éternellement son mensonge d'Élu de la Lumière Intersidérale Enrubannée Électroluminescente et Fluorescente...

Je me heurte depuis 12 ans à ce propos de Cornélius Castoriadis :

Domination d'une oligarchie et passivité et privatisation du peuple ne sont que les deux faces de la même médaille.

Ce matin, j'ai tourné le truc dans tous les sens avec cette exigence : réussir à inventer quelque-chose. Face à la répétition d'une situation, c'est la seule façon de s'en sortir par le haut.
Mais ça tourne de plus en plus dans la choucroute : la confrontation du Prince avec moi n'a que trop duré.
Je connais par cœur toutes les réactions du Prince, toutes ses ficelles, toutes ses formules, toutes ses pathologies et ses déviances. Pendant des années, je les ai apprises, maintenant je suis lassé au dernier degré. Nos dialogues sont de plus en plus, toujours les mêmes. Il manque de plus en plus l'intervention extrinsèque qui peut tout changer.
Mais qui veut franchir les lignes ?!

Les processus de normalisation sociale installent pour chacun de nous, des faisceaux de lignes, invisibles, à ne pas franchir (ça commence dans le sym-bolique (coutumes, lois,...), et ça finit dans le dia-bolique). Certains nomment cela : le Surmoi. Ça pèse sur la conscience. Des personnages l'incarnent : l'Élu, le Prof, le Prêtre, le Flic, le Médecin,...

Dans le monde d'aujourd'hui, ces faisceaux constituent carrément des entrelacs de barbelés qui lacèrent au quotidien les individus.
Malgré cela, c'est pas grave, le Surmoi semble toujours vainqueur : ne jamais, à aucun prix, franchir les lignes. Glauque. Morbide.

Pour ma part, et je crois que c'est ma qualité, je me suis toujours fait profession de capter les lignes, de jouer avec et de les franchir. Je me sens un peu seul avec ça. Mais à vrai dire, je ne me sens bien que comme ça. Rester toujours en-deçà des lignes du Surmoi, me viderait l'âme, me tuerait. J'ai parfois la sinistre impression que c'est exactement l'inverse pour les autres. Face à l'invitation à franchir une ligne, la réponse classique des "gens" est une peur bleue équivalente à la peur de mourir.

Franchir des lignes demande, il est vrai, d'improviser (une fois la ligne franchie), et d'aller à la rencontre de l'inconnu : l'inconnu en soi, l'inconnu dans l'autre, et l'inconnu de chaque seconde qui se présente. Franchir la ligne du Surmoi, nous amène en fait dans le seul véritable lieu du créatif, que les Grecs nommaient Poiesis et qui donna naissance au mot de poésie.

 

L'homme du commun, le vulgus, le prolétaire, reste toujours en-deçà des lignes symboliques. Cela se traduit par : faire ce qu'il convient de faire et dire ce qu'il convient de dire, qui sont toujours des mauvaises actions et des mensonges (au moins vis à vis de soi-même). Franchir les lignes, c'est toujours tenter de dire la vérité à l'endroit même où il ne faut pas la dire, et c'est aussi effectuer une action avec un degré de surprise telle (donc de poiesis, donc de poésie), qu'il y a aussi expression (approchée) de la vérité. Car rien n'est plus vrai que la loi de gravitation universelle, et franchir des lignes, c'est sauter dans le vide, c'est affronter le vide, c'est se confronter au vide. Car le vide est nécessaire pour que quelque-chose de neuf (poiesis) puisse advenir (Cf : Peter Brook, L'Espace vide.)
Tout ça, c'est aussi la notion de Kairos, le temps profond, qui rompt le Chronos, le temps linéaire. On peut parfois traduire le Kairos par opportunité.

Avec les Princes de ce monde, depuis dix-douze ans, je pense que je crée constamment des opportunités de Révolution. Je brise le Chronos, en franchissant des lignes (notamment via la parole, mais pas seulement) pour faire apparaître le Kairos. Un temps profond, c'est-à-dire un essai de Rugby qui doit être transformé par le peuple. Je le fais en puisant dans mes racines chrétiennes qui me confère une passion de l'impossible. Une vie chrétienne, c'est une vie qui compose constamment avec une réalité nourrie de l'irréalité qui contient "Dieu" : l'invisible, l'impossible, le vide, tout ce qui est au-delà de TOUTES les lignes. Je suis parfois chrétien "militant" pour cette raison : il faut des outils pour accepter de se confronter au vide. Mais il y a aussi l'outil du théâtre. Et c'est uniquement pour cela que depuis 2001, j'ai constamment fait la promotion de l'apprentissage du théâtre. Car le théâtre, est la discipline totale qui permet d'apprendre à franchir les lignes (de s'auto-éduquer à), à combattre le surmoi, de rivaliser avec lui, puisque c'est un moyen en or pour se retrouver véritablement en situation de (le mot est de plus en plus galvaudé) création (au sens de la poeisis). J'invite quiconque qui ne l'a pas encore fait à se retrouver de nombreuses fois dans la situation qui amène l'acteur à franchir la ligne qui séparent les coulisses de la scène. Sachant qu'après cette première ligne gigantesque, la scène sera le lieu d'un franchissement de lignes permanent...

Refuser la mécanique glaciale des secondes et des jours en mettant des pieds dans le vide, est, je pense, le trait fondamental de ma personnalité. Je crois que j'ai toujours été ainsi : toujours vivre avec une dose plus ou moins substantielle de provocation qui dans un sens littéral devient un pur synonyme du "franchissement de lignes".
Je n'ai jamais vraiment réussi à aller à la Boulangerie (ou autres topoï de notre vie sociale) et à réaliser ce qu'il convient de dire et de faire dans une boulangerie sans franchir de lignes (mêmes petites, mêmes faciles à franchir). Moi je me sens mourir si je ne franchis pas de lignes.
Mais, donc, là où se situe la plus intense réflexion et interrogation philosophique pour moi : pourquoi diable, ai-je l'impression que c'est rigoureusement l'inverse chez les autres, disons chez l'extrême majorité ?! Me parviennent constamment les preuves et les signes, que les autres ont, eux, l'impression de mourir s'ils doivent franchir des lignes... Je suis humain, je suis donc semblable à mes frères, mais je pense que j'exprime là ma plus grande différence d'avec mes frères.

Ça doit me venir de mon père, qui était bien spécial, et qui m'a appris par son action et ses paroles que l'autorité est bête et illégitime. J'ai donc moins de mal que la moyenne à jouer avec.

J'ai donc rendez-vous avec « mon père », tout à l'heure, à 15h. Je serai presque seul face à sa tyrannie, sa bêtise et son absence de légitimité. On créera sans doute un petit Kairos, et quelques VERTIGES, comme ça, pour dire à l'adversaire qu'on est toujours là, bien vivants, plus vivants que jamais ! Et pour maintenir l'Espérance.
Mais bon sang, qu'est-ce que c'est long...

Les autres, eux, sont en-deçà de la ligne, au "travail", en-deçà de la ligne-glissière : sur l'autoroute de la vie.

Conseil de prudence : prenez la première sortie autoroutière, franchissez la ligne... de crête, et prenez le chemin de la forêt et de la Montagne.
Là, par delà les branches et les cimes, vous retrouverez le Ciel, la Lune et les Étoiles : le COSMOS.

Sylvain