La haine du monde

 

jésus« Vous aussi, vous haïrez le monde et tout ce qui est du monde, même si de ce monde est votre père et votre mère et votre fils et votre maison.
 
Comment peut-on concilier l'amour du prochain, c'est-à-dire de tous les hommes, avec la haine du monde c'est-à-dire de tout le monde ?
Il faut pour cela comprendre que la même chose et les mêmes personnes sont en même temps du monde et ne sont pas du monde, que nous mêmes par certains côtés sommes du monde, et par un autre côtés sortis du monde. L'Esprit nous a fait sortir du monde. Il y a des gens qui n'en sont pas sortis et qui méritent notre amour : ils le méritent seulement dans le sens qu'il y a en eux quelque chose qui pourrait sortir du monde. Mais cela par quoi ils adhèrent au monde reste odieux, et cela par quoi ils essaient de nous entraîner avec eux, malgré notre amour pour eux, doit être rejeté comme n'étant pas de nous et n'étant pas d'eux.
Vous devez savoir que chaque être, que chaque homme peut et doit être sauvé, qu'il mérite justice, compréhension et amour, mais qu'aucune foule, qu'aucune masse ne mérite ni estime ni amour. La masse, c'est ce qui est lourd et fait pour tomber ; ce qui est extérieur, c'est-à-dire sec ; ce qui est du bois mort, fait pour être ramassé, comme il vient d'être dit, et mis au feu. Et voici, le feu vient sur les foules et sur les nations, car les foules et les nations ne sont pas faites pour être sauvées, elles n'apportent pas le salut, ne demandent pas le salut, mais le salut peut venir du dedans à chacun des hommes de cette masse, lequel aussitôt sort de la masse comme il est si bien dit : Je vous ai tirés du monde par mon choix. Et aussitôt : Le monde vous hait, car il aime son bien.
 
Si vous aimez d'un amour spirituel, vous serez haï par tous ceux qui n'ont pas ce même amour. Essayez, même en peu, à la mesure de vos petites forces, et vous le saurez. Si vous voulez être aimés du monde, soyez agréables, faites plaisir aux gens et ils vous aimeront. Montrez-vous souriant, correct, cordial, habile, brillant, beau s'il se peut, ou du moins paré et armé. Enrichissez-vous, donnez un très petit peu de votre superflu avec beaucoup d'opportunité à ceux qui peuvent vous le rendre en profit ou en honneur, et tout le monde vous aimera, vous estimera, vous louera. Mais veuillez, non pas le plaisir, mais le bien d'autrui, veuillez qu'en lui croisse l'étincelle spirituelle qui va d'abord le jeter dans le trouble, et vous verrez quelle réponse le monde vous donnera. Vous verrez quelle défiance tous vos efforts rencontreront.
Celui à qui vous vous adressez pensera : « Que me veut-il, celui-là, pourquoi vient-il me troubler, pourquoi m'a-t-il dit cela ? » Celui que vous mettez en confrontation avec ses propres monstres, croyez-vous qu'il vous en sera reconnaissant ? Celui que vous avez dérangé dans ses habitudes commodes, celui en qui vous allumerez des scrupules qui jamais ne lui étaient passés par l'esprit, celui qui commencera à pêcher et à sentir qu'il pèche parce que vous avez passé, tandis qu'avant, comme le dit le Christ : Si je ne leur avais point parlé, ils n'auraient point péché. Mais maintenant ils n'ont plus d'excuse à alléguer pour leur péché. Et saint Paul dit : Autrefois je ne connaissais pas de péché, car je ne connaissais pas la loi, autrement dit : j'étais tellement bien enfoncé dans le péché que le péché pour moi n'existait pas, comme l'air pour nous n'existe pas, vu que nous ne le voyons pas tandis que nous sommes dedans.
Celui à qui nous enseignons qu'une partie de lui-même est autre et doit être rejetée, et c'est justement cette partie de lui-même qu'il appelle moi, et à laquelle il tient de toutes ses forces, de toute sa chair et de tout son cœur, croyez-vous qu'il va vous aimer, celui-là ?
Voilà pourquoi le démon n'est point appelé l'Esprit du mal, mais tout simplement le Prince de ce monde.»

Lanza del Vasto, commentaire de l'Évangile, 1948
 
Dans le même livre, Lanza poursuit :
« Vous haïrez le monde. Et haïssant le monde, vous ne haïrez personne, car le monde ce n'est personne, car la masse, car la foule, ce n'est personne. Vous aimerez le prochain, c'est-à-dire tout le monde, et vous haïrez le monde, c'est-à-dire ce qui est autre. Vous qui aimez, vous n'êtes pas du monde, et vous connaîtrez en vous-même et dans les autres ce qui est du Même et ce qui est autre. Également en vous-même et dans l'autre, vous haïrez ce qui est autre : impur, extérieur, apparent, et vous ne haïrez rien en haïssant le monde et en le rejetant, car vous haïrez là le contraire de l'être, vous haïrez l'ombre, vous haïrez l'erreur, vous nierez la négation, donc vous entrerez dans l'Être et dans la vérité. »
 
Et je poursuis avec ce texte divin de Charles Péguy :
 
« Il faut se sauver ensemble. Il faut arriver ensemble chez le bon Dieu. Il faut se présenter ensemble. Il ne faut pas arriver trouver le bon Dieu les uns sans les autres. Il faudra revenir tous ensemble dans la maison de notre père. Il faut aussi penser un peu aux autres ; il faut travailler un peu (les uns) pour les autres. Qu’est-ce qu’il nous dirait si nous arrivions, si nous revenions les uns sans les autres. »
 
Une question suprême vient :
Est-ce que ce mot divin de Péguy est en contradiction avec le propos de Lanza : « le feu vient sur les foules et sur les nations, car les foules et les nations ne sont pas faites pour être sauvées » ?

Pas du tout et justement tout est là ! Il suffit pour s'en rendre compte de relire le texte de Tolstoï :

Unis dans l'erreur :
 
« Les hommes unis entre eux par l’erreur forment pour ainsi dire une masse compacte. La force d’attraction qui unit les atomes de cette masse est précisément le mal répandu dans le monde. Toute l’activité raisonnable de l’humanité a pour objet de dissoudre la force d’attraction de la masse.

Toutes les révolutions sont des tentatives de briser cette masse par la violence. Les hommes se figurent que s’ils martèlent cette masse, elle se brisera, et ils la battent en brèche ; mais, en s’efforçant de la briser, ils ne font que la forger.

Ils auront beau la marteler, la cohésion des atomes persistera jusqu’à ce qu’une force intérieure se communique à chacun des atomes et leur donne une impulsion qui désagrège la masse.

La force qui enchaîne les hommes est le mensonge et l’erreur ; la force qui détache chaque individu de la masse inerte humaine est la vérité. Or la vérité ne se transmet aux hommes que par des actes de vérité.

Seuls les actes de vérité, en introduisant la lumière dans la conscience de chaque homme, dissolvent l’homogénéité de l’erreur, détachent un à un de la masse les hommes soudés entre eux par la force de l’erreur. »

Léon Tolstoï

 D'ailleurs Lanza dit la même chose (— il est toujours troublant de constater comment tous ceux qui disent la vérité parle d'une seule voix —) :
« mais le salut peut venir du dedans à chacun des hommes de cette masse, lequel aussitôt sort de la masse »
 
​Nous devons donc, CHACUN, nous détacher de la masse par des actes de vérité et avoir pour cela le courage de nous faire haïr en conséquence (et donc de tout perdre).
Et nous devons veiller et œuvrer pour que CHACUN réussisse à faire cela, afin que la masse meure tout à fait, afin de nous sauver ensemble et « arriver ensemble chez le bon Dieu ».
 
Une bonne fois pour toute : c'est quoi RÉUSSIR ? ÉCHOUER ? Pourquoi les parents veulent-ils toujours que leurs enfants réussissent DANS LE MONDE alors que sur le plan spirituel cela est toujours une condamnation.
Vouloir que son enfant réussisse véritablement, c'est plutôt vouloir qu'il se détache de la masse : mais ni par le haut, ni par le bas, ... mais PAR LA VÉRITÉ de ses actes et de sa parole.
Les hommes sont unis dans l'erreur et le mensonge par la loi de l'argent. Se détacher de la masse, c'est abolir la loi de l'argent.
Et donc, pour finir, vouloir sincèrement le bonheur de son enfant (et le sien), c'est suivre à la lettre le texte des béatitudes pour soi comme pour son enfant.

Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils posséderont la terre.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu'on vous persécutera, et qu'on dira faussement contre vous toute sorte d'infamie à cause de moi.
Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c'est bien ainsi qu'on a persécuté les prophètes, vos devanciers.