Sur l'ennui

 

ennuiConcernant l'universel sujet de l'ennui et une certaine dialectique de l'ennui, je voulais donner quelques éléments en m'appuyant sur Nietzsche d'une part et sur Christiane Rochefort de l'autre.

Première sorte d'ennui : l'ennui de soi à soi, l'ennui qui nous fait culpabiliser, l'ennui que nous regrettons (à tort), l'ennui qui nous fait souffrir​. L'ennui que nous voulons chasser (à tort). L'ennui qui nous fait peur quand il s'approche de nous (à pas de loup pourtant). Cette première sorte d'ennui est l'ennui né de notre autonomie et donc comment pourrait-il être mauvais ?

Eh bien le meilleur texte que j'ai pu lire sur cet ennui-là est chez Nietzsche dans Le gai savoir.

Comme Nietzsche, je pense qu'accepter l'ennui quand il nous saisit, en l'intégrant — avec le même genre de travail sur nous-même qu'on peut faire avec n'importe quelle souffrance — est l'expression d'une force qui sera payante en terme d'individuation dans la durée.

Nietzsche, dans le gai savoir :

« Chercher du travail pour avoir un salaire — en cela, presque tous les hommes des pays civilisés sont aujourd'hui semblables ; le travail est pour eux tous un moyen, et non le but lui-même ; c'est pourquoi ils ne font guère preuve de subtilité dans le choix de leur travail, pourvu qu'il rapporte bien. Mais il existe des hommes plus rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans prendre plaisir à leur travail : ces hommes difficiles, qu'il est dur de satisfaire, qui n'ont que faire d'un bon salaire si le travail n'est pas par lui-même le salaire de tous les salaires. A cette espèce d'hommes exceptionnelle appartiennent les artistes et les contemplatifs de toute sorte, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse, en voyages, en affaires de cœur et en aventures. Ils veulent tous le travail et la peine pourvu qu'ils soient liés au plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s'il le faut. Ils sont pour le reste d'une paresse résolue, quand bien même cette paresse aurait pour corrélat l'appauvrissement, le déshonneur, l'exposition de sa santé et de sa vie. Ils ne craignent pas tant l'ennui que le travail dépourvu de plaisir : ils ont même besoin de beaucoup d'ennui pour réussir leur travail. Pour le penseur et pour les esprits inventifs, l'ennui est ce désagréable « temps calme » de l'âme qui précède la traversée heureuse et les vents joyeux ; il doit le supporter, il doit attendre qu'il produise son effet sur lui : — voilà précisément ce que les natures plus modeste ne peuvent absolument pas obtenir d'elles-mêmes ! Il est commun de chasser l'ennui loin de soi par tous les moyens : tout comme il est commun de travailler sans plaisir. »

Effectuant des recherches complémentaires à partir de ce passage sur Internet, je découvre que c'est un texte très fortement labellisé "Éducation Nationale" et qu'il est fréquemment soumis à l'étude scolaire — ennuyeuse — par de nombreux lycéens. C'est à noter car je fais tous les jours des recherches littéraires ou philosophiques et c'est pas souvent que les passages que j'étudie ont le tampon "Éducation Nationale"...
A toutes fins utiles, on observera que ce n'est évidemment pas un hasard. Voici un texte qui parle du TRAVAIL, et du SALAIRE et conformément à l'esprit de Nietzsche, on y trouve une certaine description d'un homme aristocratique en opposition avec le vulgaire. Bref, voilà donc, effectivement, un passage qui — pris isolément — a tout pour plaire à l'indigente mission idéologique et politique de l'Éducation Nationale...

Cette observation étant faite, si on sort ce texte de "l'Éducation Nationale" pour le remettre avec les autres dans la grande bibliothèque du monde, ces idées sur l'ennui sont vraiment enrichissantes. Mais malgré tout, ça fait toujours mal de constater que la bibliothèque d'un seul homme lettré (n'importe lequel) est toujours moins idéologique et infiniment plus diversifiée que la bibliothèque de l'Éducation Nationale. Quelle sale obsédée morbide cette pute d'École Nationale au service du mal le plus cristallin !

De plus (2ème partie de la dialectique), il y a une ironie abyssale à étudier ce texte de Nietzsche à l'École étant donné que la forme de l'ennui provoqué par l'École est d'une toute autre nature. Cette autre sorte d'ennui (radicalement opposée), est l'ennui né de l'hétéronomie, du surmoi, des abus de pouvoir, des injonctions extérieures et de conditions carcérales, comme en parle si bien Christiane Rochefort dans 3 citations ci-après :
« L'école a fidèlement évolué, ou muté, en harmonie profonde avec les besoins de l'Industrie et de ses services. En dépit de résistances internes elle est sa pépinière de matériel humain adéquat. Elle est calquée sur ses structures, et les transmet : soumission, compétition, ségrégation, hiérarchisation, et ennui mortel de l'âme. » Christiane Rochefort
« les temples de l'ennui pré-industriel» Christiane Rochefort, à propos de l’école
Ou encore :
« Expropriation du corps.
Bouclé là à six ans, après l'exercice préliminaire de la Maternelle - ambiguë, compliquée, importante, de plus en plus tôt la Maternelle. On tombe sur des chaises dures, et on écoute des mots pendant des heures. Est-ce par hasard que cette jeune créature croissante, cette boule d'énergie neuve, cet explorateur aventureux, est tenu immobile, pétrifié, confiné, réduit par grand soleil à la contemplation de murs, et à la rétention angoissée de la vessie voire du ventre, 6 heures par jour à temps fixe sauf récrés à minutes fixes et vacances à dates fixes, durant 7 années ou plus ? Comment apprendre mieux à s'écraser ? Ça rentre par les muscles, les sens, les viscères, les nerfs, les neurones. C'est une leçon totalitaire, la plus impérieuse n'étant pas celle du prof. La position assise est reconnue néfaste pour la charpente les vaisseaux les canaux, et voilà comment votre Occidental a la colonne soudée, les tubes engorgés les poumons rétrécis des hémorroïdes et la fesse plate. Ça fait un siècle qu'on les voit les enfants gratter les pieds se tortiller, sauter comme des ressorts quand L'HEURE sonne (sans parler de 20 % de scoliotiques). Ces manifestations sont mises au compte de leur turbulence, pas de l'immobilité insupportable qu'on leur impose : le tort sur la victime. Non ce n'est pas un hasard. C'est un dessein, si obscur qu'il soit à ceux qui l'accomplissent. Il s'agit de casser. Casser physiquement la fantastique machine à désirer et à jouir. Que nous sommes, fûmes, avons été, tous, requiem. Tu ne vivras pas, tu n'es pas venu au monde pour ça. La machine est solide et résiste longtemps. Être enfant c'est de l'héroïsme. Cette déclaration fera ricaner ceux qui ont oublié qu'ils ont été des enfants, qui ainsi se trahiront. » Christiane Rochefort

Si l'ennui décrit par Nietzsche peut élever l'homme, l'ennui décrit par Rochefort le fracasse contre un bloc de béton. L'ennui à l'école est cet ennui qui contient les deux acceptions de l'ennui : s'ennuyer d'une part et avoir des ennuis ou être ennuyé par quelqu'un d'autre part. L'ennui à l'École, comme tout ennui provoqué par un pouvoir, donne un ennui étymologique (in odium) : provoquer la haine de soi, de la vie, être un objet de haine. Étymologiquement : mettre quelqu'un dans l'ennui tout en l'ennuyant, c'est le plus fort accélérateur de la haine qui soit (dans toutes les directions : de soi à soi, des autres vers soi-même, puis de soi vers les autres et la vie).

Les récents déscolarisés (qu'ils aient 8 ans ou qu'ils soient retraités), font tous la découverte étrange de ce passage d'un type d'ennui à l'autre : de l'ennui Rochefortien (hétéronome) à l'ennui Nietzschéen (autonome).
Sachons donc philosopher là-dessus avec les bon outils pour les distinguer et entreprendre de cultiver le deuxième, l'accueillir et « attendre qu'il produise son effet sur nous ».

Sylvain Rochex — 7 décembre 2017