« Pour qui tu te prends ?! »

Véritable monstre de langage, je vous propose de décrypter cette expression totalement SCOLAIRE et SCOLARISANTE, voire RE-SCOLARISANTE. Mais commençons par un propos de mano solo hyper-éclairant sur le sujet qui nous occupe. (mano qui, rappelons-le, a arrêté l'école à 15 ans)

Certaines expressions, attitudes courantes à l’école en disent parfois long et peuvent incarner à elles seules toute l’erreur et toute l’horreur.

« Pour qui tu te prends ?! » ou « Mais pour qui te prends-tu ?! »

Nous avons tous eu à subir cette expression scandaleuse. Le plus souvent à l’école, mais aussi parfois en famille ou dans “le monde du travail”. Comme toutes les attaques visant à rabaisser, c’est une attaque qui rate rarement sa cible. Pourtant si nous analysions plus profondément sa signification, nous saurions ne pas en tenir en compte (et évidemment ne jamais l'employer).

Cette simple phrase synthétise bon nombre des buts de l’école et de tous les systèmes de normalisation. Pour qui saura lire à travers cette phrase, il verra en quoi le système scolaire va totalement à l’encontre des individus et donc de la philia.

J’ose affirmer, eu égard à l'ensemble de la pensée philosophique disponible, qu’un développement harmonieux et sain d’un individu est celui qui permet en priorité de se connaître soi-même, d’être son propre souverain, d’être autonome, d’être capable de s’émanciper à la fois de ses parents et des structures de la société. La conséquence de ce développement sera de devenir soi, de se singulariser, de s’individuer.

L’école a exactement le but opposé pour les individus et il y a une cause sociologique simple à cela : nous vivons dans une société de masse, qui requiert une propagande de masse. Mais c’est quelque-chose de particulier que de vivre dans une société de masse, ce n’est pas “normal” contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord. La dite masse doit être gérée comme on gère une masse, c’est-à-dire comme du bétail. Les individus du cheptel doivent donc se ressembler le plus possible, et se rassembler, marcher de façon la plus resserrée possible. L’individuation, la singularisation des membres, c'est l'exact mouvement opposé et c'est donc l’ennemi numéro un de cette gestion. Enfin pour parfaire le tout, chaque membre doit également dépendre du berger.

Celui qui tend à s’individuer, à se singulariser et à s’autonomiser devra, soit être rappelé à l’ordre (et puni), soit être abandonné ou abattu.

Arrive donc cette fameuse phrase qui sera utilisée par le maître mais qui sera volontiers reprise à l’envi par les autres membres de la masse qui se satisfont de cette logique de masse, y participent et la protègent :

« Pour qui tu te prends ?! ».

La construction de l'expression est très étonnante, très lourde de significations. On est donc carrément en train de dire à cette personne qu’elle ne serait plus elle-même... Ce qui est extrêmement frappant, c’est de voir que cela intervient, justement, quand cette personne tend à devenir elle-même, cesse de correspondre à ce qu’on attend d’elle et/ou de tenir compte du jugement des autres pour savoir qui elle est ; ce qu'elle vaut, et n'a plus besoin des structures du monde pour croître et avancer.

Il s’agirait donc d’une sorte de "psychologie inversée" : on somme quelqu’un de redevenir comme il était alors qu'il n'était pas (ou moins) ... On veut qu'il redevienne mouton parmi les moutons en cherchant à lui faire peur, en lui disant qu’il est en train de se perdre lui-même, alors qu’il était justement en train de se trouver et de se libérer. C'est que, les autres individus pour être (ou disons plutôt pour croire qu'ils sont), eux, ont besoin de la masse ; un seul qui s'écarte, c'est toute la logique de masse qui est menacée. Donc, cette phrase signifie notamment la peur de perdre sa propre illusion d'être, si jamais l'autre se trouve vraiment.

La personne qui prononce cette phrase sait bien que l’échappée réalisée par un des membres du troupeau n’est pas divagation, mais que l’écart est bien en train de se faire d'une certaine manière par le “haut”. Et chacun sait, intimement, inconsciemment peut-être, que le but ultime pour chacun d’entre-nous, indépendamment des bâtons qu’on nous met, est bien de s’individuer, de se singulariser, de se libérer des processus de masse. Cette phrase signifie donc aussi : « Je vois bien que tu essaies de t’élever, mais je te signale que tu as échoué dans ton individuation, car il s’agit pas de toi, mais d’une imitation d’un ou d’autres personnes qui ont vraiment réussi, elles, à se singulariser, contrairement à toi. ». Un mensonge donc, à peu de frais, pour se protéger d'une individuation, de la différence qui apparaît. (Je rappelle ici que ce genre de sortie est souvent l'oeuvre des profs ou des membres de la famille, et que c'est donc le monde à l'envers).

On dit infiniment moins, voire pas du tout « Pour qui tu te prends ?! » à Jacques Brel quand il a été Jacques Brel ou à Napoléon quand il a été Napoléon. C’est bien une phrase qu’on adresse à un petit (perdu dans la masse), qui cherche à devenir grand (c'est-à-dire à savoir qui il est, à se singulariser), afin qu’il demeure dans la masse. C’est donc bien une phrase de prof de l'Institution, de “père”, qui ne travaille qu’à une seule chose : le maintien de son autorité et la bonne gestion de la masse dont il est le gardien et le conducteur dans son propre intérêt.

C’est bien une phrase qui révèle donc l’anti-éducation qui est la notre dans cette société de masse.

Premier résultat, dans ce système, rares sont ceux qui parviennent à s’individuer réellement, qui savent qui ils sont, qui deviennent en fait : des adultes (et cela se fait parfois aux prix de grandes douleurs). Dans cette société là, il s'agit en fait de ceux qui se sont individués envers et contre tout. Et ça donne parfois des gens qui se sont sur-singularisés de façon quasi pathologique (pour équilibrer avec la masse d’individus conformes) : les stars mégalomaniaques ou autres intellectuels de renom, journalistes and co (dont sont particulièrement friands les moutons, comme nous l'explique mano). C'est cette même situation qui conduit également à l'apparition de bouc-émissaires ou de maîtres-à-penser.

Deuxième résultat, car il faut bien devenir, et face à cette impossibilité de devenir soi et donc quelqu'un, le système tend à nous faire devenir quelque-chose, c'est-à-dire à correspondre à un des rôles déterminés, calibrés, identifiés, utiles au système et à sa reproduction. L'opération consiste d'ailleurs à nous faire croire qu'en devenant quelque-chose, "on est devenu quelqu'un".

Dans "une société sans école", post-industrielle où l’on arrête avec la gestion de masse au service de la productivité, on peut tout à fait espérer que chaque membre de la population puisse s’individuer tranquillement et sûrement et devienne lui-même.

Les rapports sains et confraternels entre êtres individués, qui peuvent donc se parler d’esprit à esprit, avec parrhésia et respect mutuel, c’est ce qu’Aristote appelait la philia : le but d'une démocratie digne de ce nom.

Tout ceci pourrait donc également nous ramener à mon propos sur le polémos ou à notre dernière émission radio sur « le Bouddhisme » où il s'agit de rappeler que la quête de l'harmonie passe bien par les différences qui savent coexister et non par l'affirmation de l'unité ou la massification.

Pour qui je me prends ? Pour moi et j'espère que tu en feras autant pour qu'on puisse dia-loguer et nous transindividuer.