Où est l'amitié permaculturelle ? (résiduelle)

 

banquetOù est, avant toutes autres choses, l'amitié permaculturelle ? (base incontournable et incompressible de toute permaculture digne de ce nom)

Tous les phénomènes possèdent une gradation et le point zéro de cette gradation n'est jamais le néant, mais toujours un état résiduel plus ou moins latent, et, pour de nombreux phénomènes, l'état résiduel est déjà quelque-chose de phénoménal.
 
C'est la base de la permaculture que d’œuvrer pour s'entourer de phénomènes qui conservent à minima toute leur latence en toute époque, qui s'expriment le plus possible et dont l'état résiduel sera le plus phénoménal possible. Car la monoculture ne fait pas ça, elle fait tout le contraire : le phénomène naît, croît, vit, décline et puis meurt par arrachage et amputation par la main de l'homme, et disparaît. La monoculture allume un feu chaque année et quand tout est vendu, elle l'éteint au jet d'eau pour recommencer la saison suivante à partir de zéro. Bien-sûr, on est toujours sur la Terre donc même la monoculture bénéficie malgré elle d'ultimes (— bien qu'indispensables —) états résiduels liés à la vie du sol (— dont on voit aujourd'hui le bout —), mais pourtant son point initial recherché, idéal, est bien le néant. Son point initial est toujours amené plus près du néant car chaque pas qui se rapproche du néant correspond à autant de bénéfices pour les capitalistes. Au lieu de maintenir une chaleur résiduelle du foyer, les agriculteurs en monoculture, sont forcés de l'éteindre périodiquement complètement afin de devoir constamment racheter de quoi le rallumer.
Cette approche des phénomènes en monoculture est exactement la même pour la manière que nous avons de vivre l'amitié dans cette "société".
L'état résiduel du phénomène de l'amitié (mais aussi ceux, proches, de la charité, de la convivialité et de la fraternité) tend — toujours plus — vers un néant. L'amitié, ou même dit plus simplement "le lien entre les hommes" — la relation —, dans cette "société", n'est jamais un feu sur lequel on veille, afin de ne jamais devoir le rallumer depuis le départ. On le rallume constamment depuis le départ...

La première cause en est l'absence d'espaces communs. Le communal, par définition toujours ouvert et autogéré, sous toutes ses formes (salles diverses, jardins, théâtres,...) est ce qui permet d'obtenir dans une cité un état résiduel de l'amitié. De cette manière, les braises de l'amitié sont toujours là, et il y a juste à souffler dessus légèrement pour que ça reparte. Si un communal accueille en heure de pointe plus de cent personnes, il restera toujours quelques-uns même aux heures les moins fréquentées. Dans ce genre de situation d'amitié "permaculturelle", pour quiconque veut ajouter du bois au feu de l'amitié, les choses sont simples, directes, voulues et attendues. On rend immédiatement grâce à celui qui souffle sur les braises et ajoute du bois puisque c'est précisément pour ça qu'on maintient toujours des braises à cet endroit.
J'ai pris l'exemple d'un communal, mais on pourrait penser à des centaines de situations de maintien d'une amitié résiduelle (permaculturelle).

Dans ce que nous nommons à tort « notre société », l'amitié n'est qu'un "PROJET" parmi les autres. Après chaque nouvel effort pour se voir, pour aller les uns vers les autres, pour partager, pour vivre ensemble, pour tenter de s'enraciner et de construire ensemble, on arrache tout, on éteint tout et on lave tout au karcher une fois LE "PROJET" réalisé. Ça fait partie d'un des points principaux de la dénonciation du concept de "PROJET" par F.Lepage/Boltanski : le projet est un produit qui sera consommé, et qui aura donc un début mais surtout une fin. Aujourd'hui tous nos efforts pour aller les uns vers les autres sont soumis à cette idéologie du « projet ». Tous nos efforts sont donc sans arrêt massacrés et rendus vains. Cette idéologie du projet repose sur l'idée que se rassembler génère (ou plutôt "doit générer") systématiquement des dépenses et donc doit s'appuyer sur des recettes. Se rassembler, dans cette idéologie, est toujours un produit à concevoir, à financer, à emballer, à présenter, et à consommer intégralement. C'est le SUPER FLUX des "projets" "amicaux" (Voir l'article super flux, par Mathilde). Il s'agirait d'oser regarder les choses en face : tout rassemblement humain, autre qu'insurrectionnel*, à notre époque, commence par des discussions d'argent et se clôture rapidement par une évaluation et UN BILAN FINANCIER, est-ce que cela n'est pas effrayant et révoltant au dernier degré ? (* il est à noter quand on considère sous certaines coutures "Nuit Debout" qu'apparemment, même l'insurrection, est devenu un projet-produit à consommer).
Cette idéologie du "projet" nous dit aussi que l'amitié ne peut plus exister de façon résiduelle et gratuite afin justement qu'elle existe uniquement sous forme de projets-produits. Afin de vendre aux gens une nouvelle séquence d'amitié frelatée, il faut pour cela tout arracher à chaque fois, tout consommer et terminer le projet-produit. Et en guise de travail de fond, il faut arracher toutes possibilités d'amitié libre et spontanée qui reposeraient sur des dispositifs pérennes d'amitié permaculturelle.
 
Là j'ai envie de m'adresser aux dépressifs. Et si vous vous rendiez un peu compte qu'il y a là une cause prépondérante de votre état ?
Vous vivez dans un monde où le feu de l'amitié est sans cesse allumé puis brutalement éteint, où l'arbre de l'amitié est sans cesse planté, puis immédiatement arraché et décimé... On n'a pas le temps de l'aider à pousser, de l'arroser, de mettre du fumier, de le voir grandir, non, il faut en planter un autre (qu'on arrachera), puis encore un autre (qu'on arrachera aussi), puis encore un autre et ainsi de suite. Tout ça parce que chaque arrachage et nouvelle plantation est favorable à la circulation monétaire. Vous vivez dans un monde où le maître est l'argent lequel intime constamment d'arracher pour replanter. Et vous voudriez vous sentir bien, enthousiaste ?
 
Je me suis exprimé concernant la vie de la cité, mais on pourrait aussi observer le problème sur un plan plus restreint, plus intime, communautaire aussi, mais plus dans le sens de la tribu que celui de la cité.
Là aussi, tout a été fait pour que nous vivions l'amitié sous forme d'une succession de courts fleurissements et d'arrachages immédiats à partir desquels il faut toujours tout recommencer à chaque fois.
Pour illustrer cela, je vais partir d'un type de situation extrêmement banale que nous avons tous vécue des milliers de fois : le moment où tout retombe (— à zéro —) après une courte période d'extase amicale. Il peut s'agir d'une soirée, d'une semaine ou même de trois semaines vécues dans l'amitié, le partage et la joie (ou pourquoi pas des polémiques aussi). Il y aura toujours ce moment, qui finit toujours par arriver, où tout va brutalement retomber, où vous vous retrouverez tout seul, où toute l'amitié et la joie seront en cendres froides et où il vous faudra tout reprendre de zéro pour espérer revivre ce genre de chose. Si vous m'avez bien suivi jusqu'ici, je ne critique pas l'existence d'une gradation dans le phénomène, je dénonce ( — et le mot est faible —), l'absence d'état résiduel de l'amitié. Je dénonce que nous ayons tous à passer par le néant avant de revivre un soupçon d'amitié, et que nous devions sans cesse tout reprendre à zéro la concernant.
Je reviens maintenant à l'échelon de la cité pour dire également le coup mortel qui est donné à l'amitié par la censure et la peur du spontané (voir l'article : "où est passée la spontanéité?"). Car tous les fameux « projets » seront soumis à validation par des fourches caudines, par des censeurs, par des agents de l'ordre établi. Nos moments soi-disant amicaux sont tous calibrés, vérifiés, contrôlés. Tous les « projets » qui ne rentrent pas dans les cases du consensuel et des quelques thèmes autorisés sont assassinés. S'agit-il encore d'Amitié ? Non seulement nous devons tout arracher à chaque fois, mais, en prime, nos moment d'amitiés en sont-ils vraiment ? Apparemment, nombreux sont ceux qui veulent s'en contenter, préférant cela à la froideur de leur chambre.

Les téléphones et Internet ont fait un tort énorme à l'amitié résiduelle et permaculturelle. Avant, on savait que l'ami pouvait débarquer à tout moment et à l'échelon de la cité toute entière, cela créait un fluide d'amitié résiduelle globale. Mais maintenant, qui appelle qui ? Est-ce que j'ose l'appeler pour qu'on se voit ? Chez qui ? Chez lui ? Chez moi ? Est-ce que j'appelle cet autre pour qu'il soit là aussi ? Et puis, une fois qu'on se sera vu, qu'on aura « bu un coup » (voir mon article : "on boit un coup?"), eh bien ça sera fini, consommé, il faudra tout recommencer de zéro, reprendre son téléphone : « j'appelle qui ? J'aimerais bien qu'on m'appelle. ». On pense peut-être qu'être dans ce genre d'état est normal. Eh bien non ! C'est un état morbide. Il existe d'autres formes possible de « société » qui en porte vraiment le nom, et qui conservent à chaque instant du temps une amitié résiduelle sur laquelle il y a juste à sauter si le cœur nous en dit.

Alors, avant de parler de la permaculture concernant les plantes ou autres, ça serait bien de se consacrer à la première de toutes les permacultures, celle de l'amitié permanente : cette permaculture où l'on arrache pas les cœurs à tout bout de champ.

Sylvain Rochex — 24 novembre 2017