Ce très cher Bernard Charbonneau sur l'École d'État

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Dans le livre « l'État » (couverture ci-contre) de ce très cher Bernard Charbonneau (le copain d'Ellul et l'auteur notamment des merveilles : « Finis Terrae », « le Jardin de Babylone », « l'Hommauto »), on trouve un développement très intéressant sur l'école d'État.

Le voici, recopié pour nous tous.

« Le progrès le plus important accompli par l'État au XIXe siècle, le plus lourd de conséquence pour l'avenir, c'est sa main-mise sur l'enseignement. Comme pour prouver la misère des idéologies dans un siècle libéral, il fut l'oeuvre des partis de liberté. Jusque là dans la société occidentale l'enseignement était laissé à l'initative des individus ou des groupes ; le roi protégeait ou surveillait, mais même quand il fondait le collège de France, il ne lui venait pas à l'idée d'instruire. Aujourd'hui, de cette indépendance de la fonction enseignante, à peu près rien ne reste en France ; sauf quelques privilèges désuets dans la discipline intérieure des facultés, par exemple le droit pour les doyens de refuser l'entrée des bâtiments universitaires à la police.

En organisant l'instruction et en la rendant obligatoire pour tous l'État remplit ce qui est par excellence une fonction sociale. Celle qui devrait avant tout échapper à la puissance politique, car il s'agit ici de bien autre chose que d'efficacité matérielle : des hommes, et de leur liberté. Dans la Chrétienté l'enseignement était le fait de l'Église, dans une société laïque le droit de former la jeunesse revient à chaque groupe et à chacun : dans la mesure où la vie dans un même pays leur impose un accord, l'instruction publique ne peut être que le fait d'une institution autonome où tous sont représentés. Une telle institution est si naturelle à l'homme que l'Université d'état elle-même tend constamment à redevenir cette société dont les membres ne connaissent que des devoirs vis-à-vis de leurs élèves et d'eux-mêmes.

L'enseignement d'État, obligatoire et gratuit (ndlr : lire notre article sur cette tromperie d' "école obligatoire".). Rien ne semble plus légitime à l'individu moderne ; et s'il devait définir le progrès humain, plus que par l'industrie ou l'hygiène, il le définirait par l'extension de l'instruction publique. Et pourtant, quittant le terrain des principes, jugeons-la sur les faits. Peut-on dire au vu de ses résultats que l'extension de l'instruction publique ait réellement aidé l'homme à devenir meilleur ? S'est-elle préoccupée de forger son caractère et sa volonté ? A-t-elle éveillée en lui un sens plus vif des fondements de son existence ? En lui apprenant à lire et à écrire, lui a-t-elle appris à penser par lui-même ? Ces questions sont stupides et ne comportent pas de réponse, car elles n'ont même pas été posées. Pour le XIXe siècle, il était bien évident que le progrès humain devait nécessairement aller de pair avec celui de l'instruction et des connaissances. Et il a ainsi préparé un nouveau type d'analphabète, la brute au cerveau bourré de mot, bloqué par l'imprimé : le lecteur du journal, l'intoxiqué de propagande.

Cela parce qu'il ne s'agissait pas d'élever l'homme. Sinon, pourquoi cet unique souci d'instruire ? L'instruction publique fut un progrès politique. En France, son programme conçu par la Révolution a été réalisé par Bonaparte ; et dès le début, il fut question moins de libérer que de combattre un adversaire en formant la jeunesse : qu'il ait nom Église ou esprit critique. L'État n'a bâti l'énorme appareil de l'instruction publique que parce que l'instruction lui était une condition nécessaire, au même titre que les chemins de fer ; dans la rapidité et la continuité de son développement, elle porte la marque de l'inévitable. Pour l'armée il fallait des soldats capables d'utiliser les machines et de lire les ordres ; pour l'activité économique une masse chaque jour plus nombreuse d'ouvriers qualifiés et de techniciens ; et un peuple de lecteurs pour la propagande. C'est grâce à l'instruction généralisée qu'à pu se constituter une civilisation de l'imprimé : celle du code, du bureau, du journal, où la forme écrite se substitue de plus en plus pour l'homme à l'expérience directe de la réalité.

Le XIXe siècle pensait que le progrès de l'instruction publique se confondait avec celui de la culture. Et elle a abouti à l'intégration de la culture dans un système d'écoles et d'examens dont la raison d'être est la sélection des fonctionnaires ; à des peuples d'élèves beaucoup trop occupés à apprendre, trop savants pour créer ; à une élite d'État recrutée par des concours dont la préparation absorbe les Universités elles-mêmes. Prise au piège d'un enseignement apparemment désintéressé la jeunesse intellectuelle va d'examen en examen, pour se retrouver finalement munie du grade qui lui confère le titre de chercheur. A ce moment-là pourquoi le refuser ? Et en dehors de l'enseignement, il ne reste que les plus instables ou les plus ambitieux ; dans l'État libéral, ceux-là se disent hommes de lettres, mais leur gagne-pain est le journalisme, – en attendant qu'ils soient plus tard absorbés eux aussi dans l'État comme fonctionnaires de la propagande. Ainsi, sans violence, l'État résorbe et même utilise les éléments qui l'ont toujours menacé.

L'enseignement public se prétendait alors neutre, et chez ses membres cette prétention était sincère. En réalité, malgré eux, ils servaient l'État : par la morale des serviteurs, la formation professionnelle et le culte de la nation. En matière d'enseignement, surtout en matière de lettres ou d'histoire il n'y a pas de neutralité. Pour avoir voulu enseigner la morale sans prendre parti sur son origine, les fondateurs de l'école laïque n'ont réussi qu'à la rendre ridicule aux yeux des maîtres et ennuyeuse auprès des élèves ; car pour l'homme ce qui est neutre n'existe pas. L'école vraiment libre n'est pas l'école sans vérité ; aujourd'hui c'est celle où chaque professeur peut parler sans mentir à sa foi. Parce qu'elle imposait à tous les mêmes méthodes, la même langue et la tradition littéraire qui s'y attache, l'école d'État ne pouvait qu'imposer un même esprit ; peut-être d'autant plus efficacement qu'elle n'en définisssait pas ouvertement les principes. Malgré l'esprit libéral de ses membres, l'enseignement d'État n'a pas été neutre. Seulement, ce n'est pas dans sa morale qu'il faudrait chercher sa vérité, mais là même où il prétend à la plus grand objectivité : dans l'enseignement de l'histoire. Car cette histoire n'a de sens que par l'État, c'est l'histoire des traités, des batailles, de l'expansion territoriale, celle des grands hommes conducteurs des nations : princes ou généraux ; et celle du bon serviteur, de l'humble qui se sacrifie à l'État camouflé sous le nom de patrie. Le faux sérieux, celui des constitutions et des dates, et le mensonge du roman : les complots et les intrigues. Une religion de la puissance et de l'obéissance qu'animent, à la différence d'une morale désincarnée, tous les prestiges de la tragédie et de l'esprit vivant du temps. Ainsi respectant en principe toutes les idées, par tous les moyens l'enseignement d'Etat affirmait aux enfants qu'une seule était vraie : l'idée nationale. De l'Eglise l'instruction passait au Prince ; de religieuse la Vérité devenait politique.
L'enseignement... de l'Etat. Théoriciens, vous l'ignorez ! Mais tous, nous le savons, enfants, parents et maîtres. Et plus que le conflit de l'enseignement confessionnel et de l'enseignement public, il me faut rappeler la lutte de l'enseignement public contre lui-même ; le conflit du maître et de l'administrateur, de l'instituteur révolutionnaire et du ministre. Lorsque l'État absorbe l'homme, l'homme se réveille en son sein ; en vain, car jusqu'ici il s'est agi de réclamer la liberté, non de la prendre en charge. D'exiger de l'État, non de rompre avec lui : pour ceux qui enseignent, en devenant l'Enseignement.
Par la création de l'instruction publique, l'Etat libéral avait accompli un pas décisif dans la voie qui mène à la possession intérieure de l'homme par la puissance politique. Mais ce pas était trop considérable pour être entièrement réalisé ; l'Etat libéral avait saisi un instrument, il hésita à s'en servir. Imposant des méthodes intellectuelles, une langue, une tradition culturelle et politique, même une morale, il s'arrête court et prétendit laisser l'individu découvrir seul les vérités qui fondent l'existence. L'instruction obligatoire n'atteignit pas l'âge et les problèmes spirituels de l'adulte, elle ne se compléta pas d'une propagande. Succédant à l'Eglise, l'Etat ne la remplace pas jusqu'au bout ; et après avoir conduit l'homme par la main depuis l'enfance, il le laisse adulte devant un abîme où se précipiteront plus tard les nations prises de vertige.
L'état libéral proclame la liberté de pensée et d'expression, il reconnaît en principe la liberté de la presse, et il laisse une indépendance presque absolue aux écrivains. Pour celui qui confond la théorie et la pratique, il n'y a pas eu d'époque où la liberté de l'esprit ait été plus grande. Mais celui qui va au fond des choses s'aperçoit vite que cette liberté est vide. Si la littérature est particulièrement libre, c'est parce qu'elle est particulièrement dépourvue d'audience sociale ; la presse, plus influente sur les masses, est déjà plus dépendante ; elle sert la classe bourgeoise qui soutient l'Etat bourgeois, et pour la presse d'opposition il y a toujours en réserve des lois scélérates. Lorsqu'une invention nouvelle comme le cinéma crée un moyen d'expression particulièrement actif sur les masses il est aussitôt contrôlé par une censure aussi stricte, et bien plus efficace, que celle du passé. Dans la société moderne l'esprit est libre ; mais la mesure de cette liberté, c'est son innocuité. Comment en serait-il autrement puisqu'il prétend ne plus être soumis à lui-même ?
Tel fut le progrès de l'Etat, au siècle de la liberté. »