Henri Guillemin - « L'affaire Jésus »

l'affaire jésusJe voudrais tenter de définitivement rapprocher l’anticléricalisme anarchiste (Ni Dieu…) d’un christianisme anarchiste (Pas de soumission en vue). Il faut les rapprocher puisque leur conflit est inutile et leurs plus hautes exigences identiques : universalisme et liberté totale. L'internationale du genre humain est portée par les deux : de la même manière !

Pour effectuer ce rapprochement, le livre « L'affaire Jésus » écrit par Henri Guillemin en 1982 nous est bien utile.

Alain a, certes, raison : « C'est l'anarchie, cet extrême de gauche, qui fait vivre toute la gauche. Et c'est l'esprit monastique, foudroyé d'obéissance, qui fait vivre toute la droite. »
Mais il faut bien comprendre où se loge la détestation de l'anarchiste ou du marxiste envers les croyants. En l’occurrence, dans l’utilisation de l’idée de Dieu, du Christ et des religiosités à des fins de domination pures, de soumission et d’abrutissement. L'erreur, souvent commise par l'extrême gauche, est donc de ne point croire ou difficilement à l'existence possible de sincères croyants anarchistes. C'est à dire en l'existence de croyants insoumis à l'ordre établi par les hommes, des croyants qui ne souffrent aucunement de cet idiot amalgame entre le Roi des cieux et le Roi sur Terre (au contraire, tout est même basé chez eux sur la différence entre les deux).

Et donc, il est bien là le problème, dans cet amalgame entre le pouvoir terrestre et le pouvoir divin. La royauté l'avait d'ailleurs bien compris ! Mais il ne faut pas oublier du même coup tous ceux qui ne tombent pas dans le panneau ! Et Raoul vaneigem et autres anarchistes, tout en disant des choses importantes et vraies, les oublient souvent : « C’est toujours le principe de la souffrance utile et du sacrifice consenti qui constitue la base la plus solide du pouvoir hiérarchisé. Quelle que soit sa raison invoquée, monde meilleur, au-delà, société socialiste ou futur enchanteur, la souffrance acceptée est toujours chrétienne, toujours. »
Ce que Vaneigem ne semble pas savoir c'est que la souffrance acceptée par le "vrai Chrétien" (l'Anarchiste) n'est que celle engendrée par son insoumission à l'ordre inique établi. Ou encore (toujours Vaneigem dans son traité) : « Et tout l’esprit chrétien est là, qui s’est donné rendez-vous, il caresse la souffrance comme un bon chien, il diffuse la photo d’hommes écrasés et souriants. « La raison de l’armoire est toujours la meilleure » laissent entendre des milliers de livres publiés chaque jour pour être rangés dans l’armoire. Et cependant tout le monde veut respirer et personne ne peut respirer, et beaucoup disent : « Nous respirerons plus tard », et la plupart ne meurent pas, car ils sont déjà morts. ». Cher Raoul, et que fais-tu des Chrétiens qui défoncent quotidiennement l'armoire ?!

Guillemin s'insurge donc également dans L'Affaire Jésus :
« Je souhaiterais que l'on en finît avec ce clivage insane qui voit en tout croyant un « réactionnaire » et qui voudrait nous faire prendre pour des gens de gauche, et Voltaire, l'ami des « despotes éclairés », et ce Diderot, qui, rédacteur de l'article « Représentants » dans l'Encyclopédie, n'admettait, pour « représenter» le peuple au sein d'une assemblée nationale, que les seuls propriétaires. Parce qu'il croyait en Dieu, Jaurès était-il donc un homme de droite ? » p. 115 (les numéros de pages correspondent à l'édition en Folio)

Le croyant étant également souvent opposé au marxisme, Guillemin interpelle le marxisme :
« Le marxisme oublie que le Nazaréen (ndlr : Jésus) a dénoncé le mensonge de qui prétend « aimer Dieu » en demeurant indifférent au sort du prochain, et qu'il a parlé de cette réclamation, en nous, de la Justice comme d'une « faim » et d'une « soif ». Ne peut se dire chrétien l'homme qui prend son parti de l'iniquité ; et qui sait si la violence même n'est pas, en certains cas, et très littéralement, une « forme indignée de l'amour », une intolérance maximale de l'injustice et des maux qu'elle engendre ? Graham Greene, dans les comédiens, fait parler un jeune prêtre d'Amérique latine : « La violence est une imperfection de la charité, mais l'indifférence est la perfection de l'égoïsme »; et un autre de ses personnages, un médecin, lui, incroyant, déclare qu'il « aimerait mieux avoir du sang sur les mains que de l'eau de la cuvette de Ponce Pilate».
Il y a deux violences, et l'on feint trop souvent, chez ceux qui s'intitulent eux-mêmes « les honnêtes gens » - ou les « gens de bien » - de ne pas s'en apercevoir : la violence sporadique et convulsive des victimes, et la violence permanente, institutionnelle, des régimes qui maintiennent l'ordre au moyen d'une police terrifiante et d'une armée dont les mitrailleuses et les chars sont là pour rappeler aux asservis le devoir d'obéissance.» p. 113-114.

(La proximité de ce propos ci-dessus avec un autre d'Henri Laborit est stupéfiante : nous en parlons ici). 

Guillemin effectue aussi ce rappel essentiel des chrétiens qui s'ignorent par rapport à ceux qui ne s'ignorent pas mais qui n'en sont pas :
« A propos des « chrétiens », comme on dit, « qui s'ignorent», Péguy évoquait aussi ces quantités de « chrétiens » écrivait-il, « qui ne s'ignorent pas, mais qui ne sont malheureusement pas chrétiens». (...) Mauriac traça ces lignes, concernant Jésus-Christ : « Beaucoup, qui croient le haïr, n'ont jamais cessé de l'aimer, et beaucoup, qui font profession de le servir, n'ont jamais su qui il était.» Valent cent fois mieux, disait Tolstoï, ceux qui « écoutent Dieu sans le savoir » que ceux qui, prétendant le connaître, se conduisent « comme s'ils ne l'avaient jamais connu ». p. 119.
Concernant les faux chrétiens, Guillemin ajoute page 124 : « Croire parce que l'on croit autour de soi, ce n'est qu'une foi sociologique ». Et en note de bas de page figure une idée très importante pour ceux qui en sont restés au stade du rejet adolescent : « Il n'est pas impossible d'aimer le Nazaréen (ndlr : Jésus) et de vouloir le suivre après avoir été dressé à le faire ; mais à condition d'avoir remis en cause cette croyance reçue et de l'avoir muée en une adhésion qui ne doit plus rien à l'hérédité et au milieu. »

Dans l'ensemble du livre, Guillemin explique très bien en quoi les vrais croyants, ces chrétiens anarchistes comme je préfère les appeller n'ont finalement rien à voir avec les 2000 ans de bêtises qui ont suivis et que donc juger leur foi à l'aune de ces 2000 ans est stupide.
P. 134-135 : « Parce que si « le message parfois, se voile la face en traversant le messager », il existe, il demeure, ce message, toujours présent, toujours crédible. Parce que, trahissant et retrahissant la Parole qu'elle avait mission de répandre, l'Institution, en même temps, conservait intacte cette Parole qui la condamnait. » 
Page 127 : « Durant des siècles, et tant qu'elle a pu conserver au clergé les faveurs du pouvoir civil, l'Église s'est faite obstinément complice d'une organisation sociale qui sacralisait l'iniquité.»

Dans L'affaire Jésus, Guillemin nous explique "rationnellement" sa foi en Dieu :
P. 93 : « Alfred Kastler déclare qu'il ne saurait guère concevoir « un programme sans programmateur ». Pourquoi refuser le mot « Dieu » pour nommer l'intelligence organisatrice dont la biologie elle-même conduit à deviner l'existence ? » Guillemin cite dans le même but Claude Bernard: « L'évolution répond à une idée directrice.»
Plus loin, p. 94, Guillemin ajoute : « Si la pensée a émergé de la matière, c'est qu'elle s'y trouvait incluse, latente, virtuelle, déjà obscurément présente. D'où la formule d'Engels (...) : « La matière pense ».
Enfin toujours p.94 : : « L'idée, comme on voit, d'une force créatrice, organisatrice et directrice qu'il n'est pas défendu d'appeler « Dieu », les progrès de la science sont loin de la proscrire.
P. 99 : « De même que l'existence dans notre corps d'un système respiratoire ne s'y trouve que parce qu'il y a un air à respirer, de même cette « aspiration » dont les témoignages sont partout, prouve qu'y correspond une réalité ; car on ne saurait désirer que ce dont on a déjà un commencement de possession.»
P. 100 : « Il faut, pour désirer, une connaissance directe, mais insuffisante, mais imparfaite; une pré-connaissance, un pré-sentiment, sans quoi l'élan ne saurait naître. L'élan répond à un appel. Appel d'air. Aimantation. Quelque chose en nous sait Dieu comme la boussole sait le pôle. Et là où Pascal dit « connaissance du coeur », je préfère connaissance par contact.»

Chemin faisant, Guillemin nous révèle sa croyance en l'après :
P. 136 : « Jaures disait publiquement : « Je crois, d'une foi profonde » que la personne humaine « se survit selon ce qui est sa forme propre», préservée qu'elle est de l'abolition par « cet infini même », dont elle a connaissance au centre de son identité.»
P. 140 : « Je pense que si ma foi est illusion, je ne serai même pas déçu puisque tout s'évanouira sans même que j'en aie conscience ; mais si je ne me suis pas trompé, si j'ai eu raison de « croire », ce qui m'arrivera sera passionnant.»

Dans L'affaire Jésus, on trouve aussi des séquences pour mieux comprendre que le dogme n'est rien dans le christinanisme originel mais que le développement de la totalité de son être est tout (et ça c'est très important pour le rapprochement avec les anarchistes).
P. 104 : « L'essentiel de l'enseignement du Christ, dit Tolstoï, c'est d'apprendre à l'homme à se connaître »
P. 105-106 « (...), l'idée force qui me paraît centrale dans l'enseignement du Nazaréen (ndlr : Jésus) : la connaissance de ce qui nous anime et positivement nous constitue dans notre réalité d'homme.
P. 106 : « de Hugo ce conseil, riche d'implication : Homme, « si tu veux savoir le vrai, cherche le juste ».
« savoir aimer, aimer pour de bon, est le seul chemin du contact avec Dieu. »

Concernant la prière, Guillemin nous dit plusieurs choses essentielles :
Premièrement que la prière et le pardon sont synonymes
P. 113 : « comment prier, c'est de pratiquer le pardon, le vrai pardon, celui, pareil à l'oubli, qui ne sait même plus qu'il est un pardon » p. 113
P. 138: Il cite hugo qui dit à « un douteur tenté par le scepticisme, sans forcer la voix : « Votre prière en sait plus long que vous.» »
P. 135 : Il cite également Hugo et ses « bons clochers » et il (Guillemin) parle de son « attrait des Églises pauvres, de ces églises de campagne où se rassemblent, le dimanche, si peu de gens, mais qui ne sont pas là « pour l'exemple », ni par respect d'un code mondain, mais parce que qu'ils aiment à se récueillir ensemble, c'est-à-dire se recentrer ensemble autour de ce qu'ils ont à la fois de plus intime et de plus commun.»
P. 140 il cite Peguy : « Les prières qui ne sont pas dites, les mots qui ne sont pas prononcés», moi, dit Dieu, « je les entends » ; ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs bons mouvements, les secrets bons mouvements qui jaillissent inconsciemment (...) et inconsciemment montent vers moi », je les recueille, « dit Dieu », et Peguy fait dire encore, à propos des hommes, au Dieu qu'il imagine et qu'il aime : « Je ne leur en demande pas trop ; je ne leur demande que leur coeur. Quand j'ai le coeur, je trouve que c'est bien. »
Il parle également de la prière quand il parle de Taizé.

Concernant l'âme (que j'ose rapprocher des idées politiques sur la radicalité) :
P. 117 : « L'âme n'est pas on ne sait quelle bulle interne, mal localisable « pleine de substances éthérées » et promise à une ascension d'aérostat, mais la composante radicale, la réalité même la plus authentique de l'être humain. »

Guillemin explique pages 122-123 son aversion pour les frasques du Pâpe, qu'il voit comme une manifestation de la société du spectacle :
« Cette quête des applaudissements, ces manifestations spectaculaires ont si peu de rapport avec ce que peut être la propagation réelle du christianisme d'esprit à esprit, de coeur à coeur, dans le silence et le secret. Me griffe, me blesse l'ambiguïté d'une démarche où l'apôtre est en même temps chef d'État. Le représentant du Nazaréen (ndlr : Jésus) - ce marginal, sans domicile fixe, et ce subversif - est accueilli comme un prince (...). M'est pénible également, cette façon qu'a le Pape Jean-Paul II (...) de brandir intrépidement « les droits de l'homme », quand on sait à quel point l'Église les a piétinés. (...) on ne peut qu'être malheureux de voir déployer, pour les visites de « Sa sainteté », d'énormes moyens publicitaires comme pour le lancement d'un produit.»

Concernant les prêtres p. 129 : « Ces innombrables abandons de prêtres auxquels nous avons assisté, qu'on ne nous dise pas, car c'est faux, qu'ils tinrent, avant tout, à d'incoercibles pulsions sexuelles. Beaucoup ne choisirent point la voie du mariage et presque tous demeurent profondément croyants. Simplement ils n'en pouvaient plus de répéter des phrases qui leur semblaient vides, et d'être devenus pareils à des préposés de « station-service » pour la distribution de « sacrements » magiques. Les chiffres sont là ; chute verticale des ordinations.»

Concernant la "vraie" foi p. 130 : « La foi n'est rien, n'existe pas, si elle ne s'accompagne d'un regard neuf sur la vie et l'emploi de la vie, d'une disposition fondamentale de l'être éveillé, renouvelé, d'un départ intérieur aussitôt traduit en actes. La foi n'est pas un savoir. Le danger du dogmatisme est de substituer à la foi vécue « un ossuaire de concepts» ».

Quelques passages du livre sont plus légers et feraient penser à du Christian Bobin, p. 131 : « Dieu ne se manifeste pas au fracas du tonnerre et dans l'ouragan, mais sa présence est semblable à ce petit souffle, une seconde, dans la paix du jour, qui remue l'herbe, à peine.»

Et voici de quoi nourrir le rapprochement voulu dans cette fiche de lecture, p. 133 : « On a pu lire dans Fêtes et Saisons, en janvier 1981, que « destabiliser l'ordre établi sur l'injustice est un devoir pour les croyants », que « changer un monde injuste » est pour eux « une obligation »

Et face à ces jugements qui semblent définitifs de l'Institution religieuse, Guillemin en arrive à décrire ce qui pourrait bien être une sorte d'exception qui confirme la règle : TAIZÉ, p. 140 : « la liturgie de Taizé. Le contraire de l'hystérie, sur la colline. Pas de transes. Pas de bras levés, ni de cris : « Jésus Jésus ! » Une vie intérieure. Un approfondissement de soi-même. Prier, pour moi, c'est avant tout une attestation muette ; ceci, sans paroles : « Je ne sais que vous dire, Seigneur, sinon que je consens, que je veux être, tâcher d'être, moins égoïste, moins attaché à tout cela, qui n'est pas vous. (...) Vous êtes (...) cette part de nous-mêmes qui ne cède pas aux repliement de la sécheresse, qui veut « servir », qui préfère la générosité, cette part de moi-même qui est vous et par quoi je suis ce que je suis ; une créature humaine. ».

Et sur une définition de Dieu, p. 141 :
« la totalité vivante de ce que nos balbutiements appellent justice, solidarité, bonté, amour. »
Et sur Jésus, p. 142 :
« qui révèle : « toute la quantité de Dieu que peut contenir un homme ».

On peut retrouver les nombreux élans de Guillemin dans L'affaire Jésus dans le texte bouleversant lu intitulé Ma conviction profonde :

http://www.rts.ch/archives/radio/culture/ma-conviction-profonde/3643822-conviction-profonde-21-10-1962.html

Et dans la vidéo suivante où Guillemin se livre, il y a plein de belles choses également, on peut l'entendre parler notamment de Taizé et on peut y entendre que le livre L'affaire Jésus est sur l'ouvrage :