I) « Tout mouvement de libération de l'homme ne saurait plus passer maintenant que par une déscolarisation.»

Ivan Illich

II) « L'oppression des enfants est première, et fondamentale. Elle est le moule de toutes les autres. »

Christiane Rochefort

III) « Quels enfants allons-nous laisser à la planète ? »

Jaime Semprun

IV) « Non plus créer des écoles alternatives, mais des alternatives à l’école »

John Holt

V) « Notre principale menace aujourd'hui est le monopole mondial de domination scolaire sur l'esprit des hommes. »

Everett Reimer

VI) « Ce qui me paraît le plus insupportable, c'est que l'école me séparait de moi-même. »

Christian Bobin

VII) « Plus l’homme se connaît par la voie officielle, plus il s’aliène »

Raoul Vaneigem

VIII) « Je perçois l'école non pas comme une institution qu'il faut réformer et perfectionner, mais comme une prison qu'il faut détruire. »

Cornélius Castoriadis

IX) « Ce qui abrutit le peuple, ce n'est pas le défaut d'instruction mais la croyance en l'infériorité de son intelligence. »

Jacques Rancière

X) « Prisonnier de l'idéologie scolaire, l'être humain renonce à la responsabilité de sa propre croissance et, par cette abdication, l'école le conduit à une sorte de suicide intellectuel. » Ivan Illich

XI) « Les hommes qui s'en remettent à une unité de mesure définie par d'autres pour juger de leur développement personnel, ne savent bientôt plus que passer sous la toise.» Ivan Illich

Nexus

COUV NEXUS 108 WEBOn parle de nous (interview) dans le numéro 108 de Nexus de Jan/Fév 2017

Dossier « Déscolariser la société »

moinsOn a participé au dossier sur la déscolarisation du numéro 24 (août/sept 2016) du journal romand d'écologie : - Moins

L'école de la peur (texte complet)

ecoledelapeur

Attention aux méprises !

Nous ne sommes pas pour l'Instruction En Famille (IEF) sauf comme solution temporaire, celle-ci est inégalitaire et faire la part belle à une autre institution de l'ordre adulte presqu'autant problématique que l'école (si ce n'est plus !) Pourquoi toujours penser les choses en terme de systèmes fermés ?

Notre revendication se situe sur les communs et un monde ouvert : établir des écoles libres (chacun est libre d'y aller quand il veut), égalitaires (chacun peut intervenir pour enseigner), communales, citoyennes, gratuites, débarrassées de l'État, dans les espaces publics et communs, autogérées.

Bibliographie déscolarisation

Une société sans école
Ivan Illich
Mort de l'école
Everett Reimer
Le maître ignorant
Jacques Rancière
Comme des invitées de marque
Léandre Bergeron
Les apprentissages autonomes
John Holt
Pour décoloniser l'enfant
Gérard Mendel
Avertissement aux écoliers et aux lycéens
Raoul Vaneigem
Apprendre sans l'école
John Holt
Et je ne suis jamais allé à l'école
André Stern
La fin de l'éducation ? Commencements.
Jean-Pierre Lepri
Insoumission à l'école obligatoire
Catherine Baker
L'école de Jules Ferry, un mythe qui a la vie dure
Jean Foucambert
De l'éducation
Jiddu Krishnamurti
Pour l'abolition de l'enfance
Shulamith Firestone
L'école mutuelle, une pédagogie trop efficace ?
Anne Querrien
L'enfant et la raison d'Etat
Philippe Meyer
Le pédagogue n'aime pas les enfants
Henri Roorda
Les enfants d'abord
Christiane Rochefort
Les cahiers au feu
Catherine Baker
La fabrique de l'impuissance 2, l'école entre domination et émancipation
Charlotte Nordmann
La fabrique scolaire de l'histoire
Laurence de Cock et Emmanuelle Picard
L'école contre la vie
Edmond Gilliard
Libres enfants de Summerhill
A.S. Neill
Soumission à l'autorité
Stanley Milgram
Si j'avais de l'argent, beaucoup d'argent, je quitterais l'école
Une éducation sans école
Thierry Pardo
La véritable nature de l'enfant
Jan Hunt
C'est pour ton bien
Alice Miller
L'herméneutique du sujet
Michel Foucault
Ni vieux ni maîtres
Yves Le Bonniec et Claude Guillon
L'individu et les diplômes
Abel Faure
La domination adulte
Yves Bonnardel
Encore heureux qu'on va vers l'été
Christiane Rochefort
S'évader de l'enfance
John Holt
Inévitablement (après l'école)
Julie Roux

Article en avant

mamandeserie

Global larcin

Le monde est un grand larcin, un grand accaparement très diversifié, chacun son butin :

Les Élus volent le pouvoir.

Les universitaires volent l'université.

Les professeurs volent l'apprendre.

Les bibliothécaires volent les bibliothèques.

Les propriétaires volent la terre.

Les patrons volent la force de travail.

Les médecins volent la médecine.

Les médias volent l'information. ... etc. (S.R.)

Scolarisation du monde (le film)

schooling the worldAvec sous-titres Fr (bouton CC)

Outil n°1 pour lever le voile

etymosvignette

Les deux faces de la même médaille

mairieecoled

Cliquez sur l'image pour l'agrandir dans un onglet

Article du 30/08/2015

Un document exceptionnel !

millecitations

Nos liens Illustrateurs

Émissions en direct sur une radio locale

LE MONDE ALLANT VERS..., un jeudi sur deux à 19h30, sur la petite radio locale : RADIO GRÉSIVAUDAN.

Vous pouvez écouter ces émissions en rejoignant le site internet de Radio Grésivaudan ou en ouvrant votre radio sur la bonne fréquence.

Générique de l'émission :

Participez en direct en appelant le :

04 76 08 91 91

Accéder aux archives des émissions sur le site de Radio Grésivaudan.

Et si la cause des causes était l'absence d'architecture spirituelle chez chacun ? --> Ecoutez l'émission sur "La Citadelle" :

Fallait oser...

« L'enfant a droit à une éducation gratuite et obligatoire. »

Charte des droits de l'enfant de l'UNESCO

Bossuet nous disait :

« Il n'y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même que d'avoir autorité sur les autres. »

 Professeurs, déscolarisez-vous !

« Les enfants ne sont pas seulement extrêmement doués pour apprendre; ils sont bien plus doués pour cela que nous. En tant qu'enseignant, j'ai mis beaucoup de temps à le découvrir. J'étais un enseignant ingénieux et plein de ressources, habile à élaborer des séquences de cours, des démonstrations, des outils de motivation et tout ce galimatias. Et ce n'est que très lentement et douloureusement - croyez-moi, douloureusement ! - que j'ai réalisé que c'était quand je me mettais à enseigner le moins que les enfants se mettaient à apprendre le plus. »

John Holt

Corollaire ou conclusion de cette idée de Holt : si on enseigne à l'E.N., c'est donc pour propagander, détourner, aliéner.

 

〉 7 idées reçues néfastes

Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie

Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie [1/7]

clonageUn billet en quatre volets pour revenir sur les nombreuses remarques qu'on entend régulièrement au sujet de la déscolarisation, les grands classiques qui courent dans la bouche et dans les esprits de la grande majorité d'entre nous, et qui commencent très souvent par «Oui, mais quand même...», suivi d'une belle idée reçue, bien compacte, bien dense, qui freine l'avancée tranquille du débat comme une fondue savoyarde ralentit la digestion. Il y a réellement un logiciel bien ancré dans les têtes, et ce qui est incroyable, c'est de voir sa fréquence, puisque ces remarques surgissent de façon identique chez un nombre incalculable de personnes.  

C'est un sujet [la déscolarisation] qui ne laisse personne indifférent, dans la mesure où 99,9999999999 % d'entre nous sommes d'anciens enfants modelés par l’Éducation Nationale ; qu'on ait choisi de valider ou non ce système,  soulever le voile posé sur ces longues années selon une perspective tout à fait autre que celle qu'on nous propose habituellement provoque des remous intérieurs plus ou moins violents.

Toute une facette de notre personnalité, lentement modelée par l'observation rigoureuse de règles imposées depuis la maternelle jusqu'à la fin du cursus scolaire,  est ébranlée à la base même. Pour nous, examiner avec une précision extrême tous les enjeux de ce « formatage », - j'aurais pu ne pas mettre les guillemets, mais je fais ce choix là pour adoucir mes propos qui n'en sont pas moins radicaux -, examiner les enjeux de ce formatage donc est ultra nécessaire, permet de comprendre la logique de la société d'aujourd'hui et de faire des choix éclairés pour la suite de notre parcours, individuel aussi bien que collectif.

Nous entendons donc régulièrement des critiques, et on se dit parfois même que certains devaient carrément nous prendre pour de véritables frappadingues. En prenant un peu de recul, il n'y a finalement rien d'étonnant à cela, même si c'est très profondément triste : j'entends, en bruit de fond, derrière ces répliques, les longues litanies des professeurs, de nos parents, des livres d'enfants, du monde adulte cherchant à canaliser notre force de vie « pour notre bien » -en référence à l'indispensable livre d'Alice Miller  C'est pour ton bien :

Est-ce que cela vous rappelle vaguement quelquechose? : « Autrefois, avant l'école, les enfants travaillaient durs dans les champs. Parents et enfants se levaient à l'aurore et se couchaient tard dans la nuit, harassés de fatigue.  Ils n'avaient pas le choix : ils étaient totalement ignares, analphabètes sans connaissance. Heureusement, TOI, tu as de la chance, tu vas à l'école. Et puis, dans certains pays, certains travaillent dur, vraiment : ils sont eux aussi incultes et ne connaissent pas grand-chose, les pauvres, faute d'avoir eu la chance, comme TOI, d'aller à l'école… Alors, ils se font avoir. Tu dois donc travailler dur, pour être libre, et ne pas te faire rouler dans la farine, avoir la possibilité de faire tes propres choix. Et puis arrête de gesticuler, tu ne vois pas que je fais TOUT pour toi, et toi, tu ne m'écoutes pas ? Tu me prends pour qui ? Je suis un être humain, tu sais ! Heureusement que tu as des parents qui prennent soin de toi, et des professeurs pour t'apprendre TOUT ce que tu sais, sinon, tu vois ce que serait ta vie ? Tu veux, comme ces pauvres petits enfants, travailler à l'usine ? Comme tes arrière grand parents, travailler à la mine ? C'est ça que tu veux ? Non ? Alors écoute-moi... »

Les remarques qui suivent émanent directement, à mon sens, de ces longs discours culpabilisants, qui nous font accepter une situation très dérangeante et nocive en faisant apparaître une situation pire encore. Pourrait-on, un jour, aller vers le mieux ???

Je vous propose donc le premier volet de cette série:

Une critique devenue banale par sa répétition : Oui, mais, la déscolarisation, quand même, c'est un peu prôner l'ignorance et le retour à l'âge de pierre, non ?  

erectus01Un classique des remarques qu'on reçoit est le parallèle immédiatement tracé : fin de l’Éducation nationale = incitation à l'ignorance et à l'obscurantisme, ce qui reviendrait à dire fuck-off à toute forme de savoirs, peut-être pour aller se vêtir d'une peau de bête et grogner dans la forêt avec nos congénères humains rendus à l'état sauvage. Je tire un peu le trait mais vraiment à peine, c'est réellement ce genre de raccourcis qui s'opère dans l'esprit des gens, comme quoi notre imagination a été sérieusement mutilée. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir détaillé en long, en large et en travers notre position, à savoir :

- Nous ne sommes pas pour l’Éducation Nationale, qui est une structure coercitive qui reproduit un schéma de domination évident quand on s'extrait de ce modèle.

- Nous ne sommes pas, non plus, pour l'instruction en famille, la famille étant souvent elle-même la reproduction en miniature de la société, avec le même dispositif plus ou moins puissant de domination, je ne rentre pas en détail sur le sujet mais là aussi quand on examine avec attention les rapports entre les différents membres de la cellule familiale telle qu'elle existe aujourd'hui, la domination adulte-enfant, pour ne citer que celle-ci, est dans une immense majorité des familles évidente. De plus, l'instruction en famille est réservée à une élite culturelle, qu'on ne se leurre pas sur ce point. Nous encourageons certes à sortir les enfants des écoles, mais ce n'est qu'une étape dans l'idée de se réapproprier l'espace public de façon citoyenne et démocratique.

-Nous sommes pour une skholè libre, égalitaire, citoyenne, avec accès pour TOUS et à TOUS les âges, au savoir. Un savoir que ne soit pas validé par les structures de l'état, maintenues par une caste qui protège ses intérêts depuis plus de deux cents ans, mais pour de multiples savoirs, des plus sérieux aux plus loufoques, en faisant confiance à l'esprit humain et au cerveau collectif pour se stimuler et se tempérer ensemble,  et pour que chacun ait la liberté totale d'examiner l'éventail inouï des possibilités de la créativité humaine.

Chacun de ces points peut se discuter longuement, car ces perspectives nouvelles sont comme de vastes espaces inexplorés pour celui qui en prend connaissance. Nous avons pour notre part déjà bien exploré le terrain en la matière. Les remarques qu'on nous fait sont souvent la projection de celui qui se trouve au seuil de ce nouvel univers inconnu et qui l'appréhende avec inquiétude, pour notre part nous commençons à déambuler avec aisance dans ce paradigme qu'on souhaite voir émerger. Ainsi donc une question et une réponse amènent de nouvelles questions et de nouvelles réponses, on explore nous aussi encore les pistes, ce qui est certain c'est que ce territoire n'est pas du tout hostile, il est fertile et beau, beaucoup plus beau que le schéma dans lequel nous évoluons aujourd'hui. Nulle part, à aucun moment, nous n'avons dit que nous sommes pour l'ignorance. Nous avons écrit des pages et des pages sur ce que peut être une école libre et les techniques permettant de mettre en place de tels lieux : à savoir en ouvrant les espaces dits publics mais qui sont aujourd'hui sous la tutelle bien gardée de l'état, comme par exemple les bibliothèques…

Je renvoie à une petite impro qu'on a fait à la radio au sujet d'un espace public libre et égalitaire, et qui résume plutôt bien, de façon humoristique, ce qu'on aimerait voir émerger :

Je repointe aussi l'article de Sylvain en évidence sur notre site : Les trois méprises habituelles qui mentionne en numéro 1 :

«  Non, nous ne sommes pas pour l'ignorance et l'obscurantisme. 

Si vous vous dirigez sur cette méprise (somme toute surprenante), cela signifie que vous êtes intensément scolarisé ; vous avez intégré au plus profond de vous-même qu'un système scolaire, notamment étatique, est le seul moyen pour apprendre. Le système scolaire a en fait volé et détourné l'idée originelle de Skholè (le loisir que chacun peut se donner à lui-même pour se construire, se connaître, apprendre librement, lorsqu'il n'est pas harassé par un travail qui répond à la nécessité). Cette idée originelle, c'est celle qui nous voudrions retrouver, à travers même si possible : une méga-skholè. (cette méprise peut également signifier que vous nous prenez pour des demeurés, des abrutis ou que sais-je encore). »

Ce qu'on observe, à travers cette assimilation permanente -inconsciente ou non- :  Fin de l'école d'état = ignorance, c'est que l'école justement a bien fait son boulot, puisqu'une immense majorité d'entre nous a assimilé la connaissance à l'école. Or, il se présente dans la vie, mille situations d'apprentissage tout aussi importantes, voire beaucoup plus, que les matières imposées de manière forcée à l’Éducation nationale. Ce qui est inquiétant, justement, c'est qu'on arrive pas à imaginer que la connaissance est partout. On peut aussi dire que par ce biais, l'école confisque le savoir, le fait sien, le légitime par des diplômes, et dissuade qui veut apprendre autrement en décrédibilisant en permanence les autres façons d'accéder au savoir. Elle dispose pour cela de tous les moyens. Je peux donner pléthore d'exemples : un enfant fait très souvent des multiplications sans s'en rendre compte, apprend le vocabulaire surtout par le langage et par son contact avec les autres, enfin je ne vais pas dresser ici l'incroyable liste de tout ce qu'un enfant découvre hors école. Pour ce qui est des apprentissage dits classiques, orthographe, conjugaison, mathématiques… on délègue sans trop se poser de questions ces savoirs à l'école.

Si chacun disposait d'un peu plus de temps à consacrer à son entourage proche, plutôt que d'être aliéné à un travail qui occupe une majorité immense de l'existence tout comme l'école le fait pour les enfants, on pourrait retrouver notre créativité en latence, et apprendre via mille activités tous les savoirs détachés du réel que nous inculque l'école. Encore un tout petit exemple: Luna ma fille a appris les graduations en faisant des gâteaux et des baumes cosmétiques. Son savoir dans le domaine des kilogrammes, centigrammes et compagnie reste incomplet, mais tous les jours des occasions concrètes surgissent pour consolider ses connaissances, et ce tout au long de sa vie. Ce n'est que poussière parmi l'inépuisable source de connaissances, d'expérimentations, d'aventures et de découvertes qu'est la vie. Comparativement au savoir scolaire, celui-ci paraît fade, ridicule et dérisoire, sclérosé, vieux...  

Déléguer le savoir à l'école c'est aussi totalement déprimant puisqu'on estime qu'une fois notre cursus achevé, on sait, on a fini d'apprendre. Dans mon optique de vie, jusqu'au dernier souffle, on apprend, certaines connaissances sont plus utiles que d'autres, nous passionnent plus ou moins, nous  invitent à explorer tel ou tel champ de façon plus ou moins minutieuse, et il n'y a aucune échelle dans la qualité des apprentissages, si ce n'est celle que chacun se fixe pour soi-même.

VIE = APPRENTISSAGE

J'apprends tous les jours, des savoirs simples que j'oublierai peut-être s'ils n'ont pas d'utilité dans mon quotidien, des savoirs liés au hasard quand je suis face à une situation qui par son contexte m'apprend une foule de chose sur le monde dans lequel je vis,  ou bien encore des savoirs très précis, fruits d'une recherche et d'un élan particulier,  par exemple au sujet de la déscolarisation où j'explore avec passion tous les ouvrages et ramifications de cette idée capitale à mes yeux. Des savoirs qui n'ont d'autres fins que le plaisir, comme jouer de la musique ; ou l'échange avec l'autre : apprendre à communiquer ; ou l'alimentation : les vertus des plantes médicinales… Tant que la curiosité est présente, on est ouvert à apprendre, apprendre et apprendre.

Le gros paradoxe, c'est qu'on octroie à l'école la faculté d'apprendre, alors qu'en réalité elle nous impose un certain type de pensée conforme, qui est jugé le bon, le plus utile, le seul, et qui, justement, casse notre soif naturelle de connaissance, et altère l'envie de chercher le savoir partout et dans toutes les circonstances. En dénigrant notre expérience propre au profit d'une norme éminemment discutable, en imposant cette vision du monde étriqué, l'école crée de la rareté. L'ignorance, c'est l'école qui la crée. Nous cherchons au contraire à diversifier les savoirs de façon exponentielle.

Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie [2/7]

lapehe2ème volet de la série sur les idées reçues sclérosantes

Autre réplique courante : Oui, mais quand même, l'école, c'est la voie du salut pour une majorité des enfants dans le monde !

Voilà une seconde critique classique maintes et maintes fois entendue, à savoir l'école sauverait des enfants  de l'exploitation et du monde odieux du travail, particulièrement dans les pays pauvres. J'ai beaucoup cheminé sur ce point grâce au livre de Yves Bonnardel «  La domination adulte, l'oppression des mineurs », auquel nous avons récemment consacré un billet, paru cette année que je conseille très très fortement de lire, je pense que c'est un ouvrage vraiment capital pour mettre à jour toutes les dominations sur une classe d'opprimés que l'on n'arrive pas à définir en tant que telle, parce que mouvante ; on y entre et on en sort tous, à un moment de notre vie : les enfants.

On nous reproche donc souvent une vision candide du monde avec des arguments de ce type  : « Oui, vous êtes bien gentils, mais vos questionnements sont ceux de petits bourgeois, les enfants en Afrique, ils seraient bien contents d'aller à l'école quand on voit les conditions de travail épouvantables auxquelles ils sont soumis ». Or il me semble au contraire que nous avons pris la mesure de toute l'horreur du monde, sans œillères; on arrive à décrire avec lucidité la férocité de la société capitaliste et toutes les  ramifications mortifères que cela implique dans tous les domaines de la vie, alors qu'au contraire, un grand nombre de personnes se refusent à faire ce constat, peut-être pour se protéger, peut-être aussi par peur de remettre en question un certain mode de vie qu'on est forcé de revoir si on ne veut pas prendre part à l'horreur de l'exploitation.

Quand on dit que les enfants dans certains pays sont mieux à l'école, c'est qu'on ne prend justement pas en compte les réalités de leur monde.  Dans certains pays, les enfants qui grandissent sans parents, ou ceux qui sont soumis à la seule autorité des parents avec l'esclavage que cela implique ont besoin d'autonomie, et de faire respecter leur droit fondamental au respect et à l'existence. Un orphelin des rues de Rio de Janeiro n'a pas besoin, là, tout de suite, d'école. Il a besoin de manger. Donc de produire sa nourriture, ou de trouver les moyens de se la procurer. Ce sont les conditions de travail actuelles qui sont abominables, aliénantes et terribles, et ce, pour les enfants comme pour les adultes. L'interdiction du travail des enfants, c'est une aubaine pour le capitalisme, car les enfants privés de leur droits, et étant dans la nécessité de trouver de quoi manger, sont soumis à la pire exploitation qui soit, de la prostitution au travail à la chaîne en usine, payés au black, petites mains d’œuvre invisibles au service direct du capitalisme, sans aucune protection, livrés au monde marchand comme des petits esclaves sans droit ni protection. Peut-être qu'un enfant, s'il avait le droit de travailler, prendrait plaisir à faire de la bande dessinée, ou toute autre activité intellectuelle ou manuelle qui pourrait lui plaire, dans le but de subvenir à ses besoins premiers.

Le travail, dans ce sens n'est pas aliénant. Et on peut tout à fait imaginer que le fait de pouvoir subvenir aux besoins premiers peut se coupler avec des apprentissages choisis tout au long de la vie. On cherche à protéger les enfants des conditions d'exploitation en les enfermant dans les écoles, car finalement, c'est beaucoup plus aisé de ramasser les victimes que de s'attaquer aux bourreaux et de s'en prendre aux conditions de travail. Tant que les bourreaux seront là, on sera dans le schéma du serpent qui se mort la queue : victimes il y aura, qu'on cherchera à protéger en les envoyant à l'école. Ces pauvres victimes intégreront bien les rouages de l'entreprise scolaire : certains « réussiront » et se hisseront au sommet de l'échelle et prendront part à la domination à leur tour, où bien s'ils « échouent » ils retourneront au monde cruel du travail avec cette fois l'indifférence générale de tous puisqu'ils seront devenus majeurs... Car nous admettons pour des adultes ces mêmes conditions de travail qu'on juge intolérables pour les enfants, sous prétexte qu'une fois « majeure » une personne peut travailler à la chaîne, dans une mine…

Le véritable problème, celui contre lequel nous devons lutter de front, c'est bien cette aliénation au travail, contre le sens qu'a pris le mot travail, qui est un asservissement total de notre personne, et ce qu'on soit jeune ou vieux. C'est intolérable pour tous. 

Proposer l'école comme solution à l'exploitation des enfants, c'est placer une institution qui prendra en charge -de gré ou de force- leurs besoins, cette institution étant toujours, et quoiqu'on le veuille, au service du même système capitaliste qui les exploite. On n'arrive pas à sortir du schéma de la prise en charge de. Si on prenait réellement en compte ce problème, on créerait les conditions pour que chacun puisse tendre vers l'autonomie, avoir accès aux ressources, disposer des mêmes droits que son voisin, et ce quel que soit l'âge. Que chacun ait accès à la terre pour subvenir à ses besoins alimentaires, au logement, ait accès aux savoirs. Mais non, on impose, toujours un mode d'existence sous couvert de protection. La question se pose trop peu de savoir si la personne veut ou non être protégée…

Évidemment d'ici à ce que cette utopie se réalise, nous devons  aménager dans l'existant des dispositions spécifiques aux conditions de vie actuelles de chacun, mais brandir l'école comme solution à l'exploitation me paraît bel et bien une impasse, puisque c'est par le biais de l'école que l'exploitation se légitime, et toute la verticalité de notre société pyramidale.

Et puis, à mon sens, on peut se réjouir d'avoir de grand rêves, face à la situation désespérée dans laquelle nous sommes. Car on entend trop, trop trop souvent cette anaphore « C'est comme ça... » en début de phrase, qui légitime toutes les résignations, les acceptations et les participations à la cruauté de ce système dévastateur. 

Un très bon documentaire, «Schooling the world » dénonce les méfaits incommensurables du système scolaire et attaque l'idéologie scolaire directement liée à la destruction des terres, des cultures, au profit direct d'un système fou qui a oublié sa connexion avec le monde vivant. Je conseille aussi très vivement le visionnage de ce film, disponible en V.O sous-titrée.

Cela répond aussi aux questions réelles parfois soulevées au sujet des enfants inadaptés au système scolaire et qui le quittent rapidement, et se retrouvent livrés au danger de la drogue, de l'errance et de la solitude. Face à ces situations certes dramatiques, où dans nos sociétés dites civilisées la jeunesse inadaptée au monde scolaire est mise au rebut, on essaie de les encourager à continuer leur études - « Allez, encore un petit effort, ça fait quinze ans que tu es à l'école, cinq ans de plus ou de moins tu vas pas chipoter, non ? » . Là encore, c'est un faux problème puisque encore une fois c'est l'école qui nous éloigne de nous-mêmes, ce n'est donc pas elle qui offrira la solution, elle ne peut que maintenir dans la prise en charge.

On apprend, durant de longues années, à ne pas écouter nos besoins corporels -se dégourdir les jambes quand on en ressent le besoin, boire quand on a soif ou faire pipi quand notre corps nous signale que c'est le moment, aller se promener, dormir...  On apprend à ne pas se diriger vers les savoirs qu'on juge importants pour notre propre développement, à vivre selon des horaires qui ne nous correspondent pas, à obéir aux ordres d'un supérieur hiérarchique, même si on n'a aucune affinité avec lui, à subir, la présence à nos côté d'enfants parfois cruels desquels on aimerait s'éloigner à tout prix, sans moyen de le faire, etc. C'est l'école qui nous apprend donc à ne plus être nous-mêmes. On apprend à ne pas s'inspirer du savoir de notre voisin, à travailler de façon dite « autonome » -l'emploi de ce terme à cet endroit est ridicule-, à accepter la concurrence comme normale, à penser le capitalisme comme mode de société unique, où la « réussite » est forcément individuelle et dépend du mérite de chacun.

Et, ensuite, on s'étonne, que « livrés à eux-mêmes », les jeunes qui se déscolarisent ne sachent pas prendre soin de leur personne, ne sachent pas où aller, et que personne ne leur vienne en aide, tout un chacun étant laborieusement occupé a s'occuper de ses petites affaires ?? Et donc pour les protéger de ça, on les laisserait encore un peu plus à l'école ??? Non !

Je le répète, nous devons créer les conditions pour que chacun puisse s'épanouir librement. Nous en sommes à ce point clé de l'histoire, et c'est une priorité absolue. Qu'on ne me dise pas que j'ai une vision naïve de la société. Je crois au cœur de l'humain, oui, mais je vois aussi à quel point une personne peut devenir l'ombre d'elle même jusqu'à embrasser le néant. Et combien la société peut nous ruiner. Le nombre des suicides augmente chaque jour, sans parler des cancers, des dépressions, des maladies dégénératives. Naïve ? Non. L'école ne sauvera personne.

Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie [3/7]

Vous critiquez les professeurs, oui, mais quand même ce sont des êtres humains !

profinconnusCe qui est étrange, surtout, c'est cette volonté de fer à vouloir défendre et justifier le professorat au détriment des élèves victimes de l'institution scolaire. On peut critiquer beaucoup de corps qui dépendent de l'appareil d’État : les fonctionnaires de police, l'armée, l'administration pesante, le système politique, mais pas le corps principal, à savoir le corps enseignant. Et c'est très questionnant.

Car, si beaucoup critiquent sans mal et avec raison l'oligarchie régnante, ses appareils coercitifs, le domaine de l'enseignement bénéficie d'une aura particulière, un régime d'exception ; les professeurs, eux sont plutôt cool dans l'ensemble,  voire seraient plutôt victimes des enfants-rois alors qu'ils veulent uniquement leur bien, si seulement ceux-là voulaient bien les écouter, fichtre. Les professeurs, enfants de professeurs, amis de professeurs, ce qui représente du coup pas mal de monde, légitiment l'autorité des professeurs aussi bien que les problèmes qu'ils rencontrent au quotidien avec l'argument du manque d'éducation des élèves nécessitant une prise en charge de l'adulte. On a vraiment du mal à interroger en profondeur la fonction du professeur dans la structure sociale.

Je pense qu'il se joue une foule de choses au niveau inconscient. Car critiquer l'administration, la police, l'état, l'armée ne nous engage pas personnellement puisque ces institutions peuvent paraître extérieures à nous-mêmes, alors que l’Éducation Nationale, nous y avons tous participé, d'une manière ou d'une autre, et ce pendant de looooooongues années, ce qui fait qu'à la critique lucide se mêle l'émotionnel, le vécu, le refoulé, l'inconscient, l'histoire familiale et qu'il est très difficile d'être objectif à cet endroit.

Le but de la manœuvre - la critique des professeurs -, c'est de souffler ce nuage de coton molletonné qu'on pose en leurre pour adoucir la fonction de professeur. Le rôle de professeur n'est pas neutre. Aucune fonction au service de l’État n'est neutre, contrairement à ce que… l’État... aimerait nous faire croire. Pour la petite histoire, mes propres parents sont à la base tous les deux éducateurs spécialisés, et il y a long à dire sur le sujet de la protection de l'enfance, je renvoie une fois de plus au livre de Yves Bonnardel "La domination adulte". Je n'ai aucun mal à remettre en cause leur rôle dans les rouages du système, et voir en quoi leur parcours tient à la fois de bonne volonté réelle, couplée à un désir de réussite sociale, et à la reproduction d'un schéma de pensée sclérosée avec toujours le même trio : en haut l'état qui domine, qui délègue son autorité à l'adulte, qui soumet l'enfant. L'adulte, ayant été enfant, est plus à même de ne pas reproduire ce schéma que l'enfant, projeté dans ce monde et sans défense. J'ai moi-même, avant de lever le voile sur les inégalités flagrantes entre le monde des adultes et celui des enfants, reproduit en tant que parent le schéma de domination que je dénonce, et je continue de découvrir chaque jour l'ampleur de la situation, et de la remise en question personnelle qu'elle implique. Même si je peux comprendre le contexte de vie qui a conduit mes parents et tant d'autres à faire ces choix, même si je les innocente en partie, je vois aussi en quoi ils ont occulté, inconsciemment ou non, une partie de leurs propres souffrances pour reproduire la domination adulte-enfant. 

On nous brandit souvent cette phrase-bouclier qui repousse le moment de la remise en question de notre rôle, qui permet de blanchir nos proches et nous-mêmes d'une quelconque implication dans une structure autoritaire inique :  « Nous sommes tous des êtres humains sensibles ».  OUI. Cela dit si personne ne remet en question sa propre participation à un certain type de société, nous allons avoir du mal à avancer… Et j'espère à mon tour, que le jour où mes enfants mettront le doigt sur un dysfonctionnement qui aura impliqué des souffrances ou des  rapports déséquilibrés, j'aurais le courage et l’honnêteté de reconnaître mes erreurs, qu'elles soient conscientes ou non, pour qu'on continue d'avancer ensemble.

Je reviens rapidement sur cette expression «Quand même, ce sont des êtres humains» qui sert de contrepoids à une action critiquable et nocive. On peut l'attribuer aux professeurs pour leur obéissance aux règles imposées par l'Education nationale et à leur domination sur les élèves qui en découle; aux élus pour alléger les abus de pouvoir en tous genre, les mensonges électoraux, leur bêtise, leur adhésion à des politiques abusives et autocratiques; ou encore pour atténuer la violence symbolique ou réelle des parents, des gendarmes, des juges, des pollueurs, des grands patrons et de toute personne causant des nuisances, par son adhésion aveugle à un système, à son entourage. Bizarrement, on ne se sert pas de cette défense pour parler d'un enfant ayant commis, selon les critères adultes, une grosse bêtise -il y aurait  beaucoup à dire sur le mot bêtise, je garde ça sous le coude pour plus tard -. On ne dit pas, donc, d'un enfant qui aurait, par exemple, peint tous les murs de la maison « Oui, mais c'est un être humain quand même », puisque son exploit n'est pas suffisament délétère pour lui retirer le statut d'humain. Si on a besoin de réattribuer de l'humanité à une personne, c'est donc qu'on a conscience de la problématique de son rôle, et qu'on a besoin d'un puissant contrepoids. C'est donc, quelquepart, de la part de celui qui brandit cet argument, l'aveu qu'il reconnait, tout au fond, une situation nocive, qu'il évite d'observer car cela provoque des séismes intérieurs de grande amplitude. Cela questionne aussi, beaucoup, sur le sens que nous donnons au mot humain...

Et puis, que cette phrase ne soit pas une parade pour ne pas observer une situation problématique! Quand on critique la fonction de professeur, nous n'avons jamais retiré le statut d'humain à celui qui l'occupe; quelle étrangeté, en fait, d'entendre cette phrase, qui en dit long sur la façon dont notre interlocuteur nous perçoit... Mettre un mot sur notre douleur est la première étape, décisive, pour s'en affranchir. C'est un peu comme si on disait: « Ta jambe est cassée, tu devrais te soigner », et qu'on nous répondait: « Oui mais l'autre ne l'est pas, je suis quand même en bonne santé! »

Et pour finir, cela dénote aussi, étrangement, de l'utopie encore vivante dans le coeur de chacun sous les apparences de résignation vastement répandues. Car si, quand même, malgré tout, quoiqu'il en soit, nonobstant tous les déséquilibres d'une telle fonction, on cherche à réhausser l'humain, c'est aussi qu'on a conscience que la situation, celle-là, n'est pas humaine, que quand même, on ne doit pas oublier que chacun tend vers des rapports plus justes et plus égalitaires qui définiraient l'idée d'Humain avec plus de beauté. J'entends donc aussi, tout au fond de cette phrase, la non-résignation, et donc, bizarrement, paradoxalement l'adhésion secrète avec les idées qu'on partage, malgré la difficulté de la remise en question que l'on fuit.

Alors, allons-y! Si nous sommes tous d'accord sur le fait que nous sommes des êtres humains, et que ce sont les structures qui déséquilibrent les rapports profondément et de façon très toxiques: émancipons-nous! Je crois qu'aujourd'hui, on doit examiner avec lucidité, en profondeur, la fonction de professeur au service de l’Éducation Nationale au même titre que n'importe quelle fonction au service de la société actuelle, pour libérer l'humain prisonnier de son rôle, et faire évoluer le rapport qu'il existe entre « celui qui sait » et « celui qui doit apprendre ». « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien… » : cette retentissante sortie de Socrate ébranle à elle seule tout l'édifice de l’Éducation nationale et met en cause la légitimité du professeur dans ce contexte précis d'apprentissage forcé…  

On ne laisse, jamais, ou si peu, la possibilité à l'enfant d'aller vers l'autonomie sans que quelqu'un ne décide à sa place, sous prétexte qu'il ne sait pas, et qu'on est doué de raison, devenu adulte... On peut le conseiller, oui, je ne remets pas en cause la présence, au besoin, d'une personne expérimentée à ses côtés, mais pas imposer, c'est prendre du pouvoir sur sa personne de façon illégitime. Et si l'enfant doit se tromper, tant mieux pour lui, on apprend par l'erreur. Les adultes sont-ils plus raisonnables que les enfants ? Entre un enfant qui passe son temps à jouer avec la télécommande de la télé et l'adulte qui appuie sur le bouton déclencheur pour envoyer un missile à tête chercheuse, mon cœur balance, qui a le plus besoin de conseils et d'accompagnement ? Et pourquoi, étrangement, il est tellement plus facile de sermonner l'enfant que le lanceur de missile? 

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Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie [4/7]

Oui, mais l'école sauve tant d'enfants de leur famille !

ouroborosCet argument routinier illustre à merveille à quel point la tenace opposition famille/école occupe une place triomphante dans l'imaginaire collectif. Comme si, lorsqu'on s'aventure à imaginer un monde sans l'école d’État, la seule option qui s'ébauche dans notre esprit est l'enfermement au sein de la famille. L'école apparaît alors comme le messie altruiste et généreux,  solution contre les groupuscules familiaux qui végètent en vase clos, une ouverture sur l'extérieur et la possibilité de s'évader de l'oppression et de l'ignorance. Pour autant, étrangement, la famille est, dans d'autres contextes, portée aux nues et glorifiée sans pareil. On oublie, où l'on ignore, qu'école et famille sont les deux facettes d'une même pièce, marquée aux couleurs de l’État-nation.

Ceux qui mettent en avant cet argument ont réellement beaucoup de difficultés à remettre en cause l'école, puisque de fait la situation scolaire a été vécue par eux comme une réelle libération d'un contexte familial nocif.

Or, l'idéologie scolaire, plutôt que libérer l'enfant de sa famille, renforce la puissance de l'autorité octroyée aux parents, en fabriquant de toute pièce, et en consolidant chaque jour les archétypes du père travailleur, de la maman dévouée, du pavillon et de la propriété privée comme aboutissement mérité d'un long chemin jalonné d'obéissance et d'efforts constants, avec pour symbole fort la famille unie. Les imagiers destinés aux jeunes enfants, qui trônent dans les bibliothèques scolaires, décrivent la maison familiale stéréotypée, entouré d'un jardin clos ou poussent trois pieds de tomates, avec papa qui bricole dans le garage, maman qui aide aux devoirs ou vérifie que le bain a bien été pris pour envoyer la progéniture bien propre à l'école.Tout au long de la scolarité, les manuels reproduisent le schéma familial comme unique modèle viable. On ne permet pas à l'imaginaire de l'enfant en situation de souffrance dans la cellule familiale de développer d'autres modèles de fonctionnement : des habitats groupés, où les machines à laver et le poste informatique sont partagés par exemple, avec des espaces communs ; des villes ouvertes où les individus se rencontrent, jardinent ensemble, prennent part aux décisions politiques, s'accueillent les uns chez les autres. Par cette carence d'autres horizons, la prison familiale se renforce et se justifie sans cesse à l'école.

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Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie [5/7]

Bon, ok, mais quand même… Il faut bien sociabiliser les enfants, et DONC, les mettre à l'école !

artaborigene02Ce raisonnement se complète parfaitement avec le précédent : l'école permettrait à certains enfants de s'échapper de leur famille, et de les sociabiliser, de les mettre en contact avec le reste du monde. Une fois de plus cette déduction révèle l'état déplorable de notre société : les imaginations sont incapables, quand il s'agit de penser la sociabilisation d'un jeune être humain, d'explorer d'autres espaces que le cercle carré clos de l'univers familial, et celui tout aussi clos de l'école. Cette carence suprême traduit, de fait, l'organisation de la totalité de la société en un ensemble de compartiments bien définis et aux contours très rigides, et cette construction se répercute au plus profond des esprits.

Le souffle créateur de l'imagination, dont la puissance pourrait balayer les cendres de ce vieux monde consumé, est séquestré chez un grand nombre d'humains par des clichés parasites. Et, concernant l'école, revenons à celui-ci qui pompe notre sève féconde avec la vigueur d'une tique affamée : « l'école sociabilise les enfants ».

Lorsqu'on essaie d'entrouvrir, dans les têtes, la boîte de l'idéologie scolaire pour voir ce qui grouille à l'intérieur, c'est cette rhétorique qui revient de façon la plus automatique, comme une sécurité enfant qui verrouille la porte du dedans, pour empêcher notre enfant intérieur de poser son regard sur ce qui l'a fait tant souffrir, et qui pourrait de nouveau réveiller de vieux cauchemars enfouis. Un décor de carton s'échafaude mécaniquement au mot magique « sociabilisation », avec des images d'enfants aux joues bien rouges qui jouent dans la cour de récréation ; un décor factice qui freine l'exploration plus profonde et la compréhension réelle de l'idée de vivre en société…

On s'accroche à ce mot, « sociabilisation », et aux images qu'il nous renvoie, en référence à notre propre parcours, donc pour l'immense majorité d'entre nous, le parcage par groupes d'âge entre quatre murs pendant l'immense majorité de nos jeunes années, sous la surveillance d'un être humain plus âgé, qui pour cette raison par ailleurs mystérieuse, dispose d'une autorité absolue in fine. La « sociabilisation » comme étendard racoleur de l'institution scolaire s'assimile donc à l'appartenance à une section d'êtres humains, extraite de sa société d'origine, rassemblée arbitrairement en fonction de critères obscurs, obéissant à l'autorité d'un adulte. La  bête « sociabilisation », tapie derrière son décor en carton, c'est l'apprentissage de la relation à l'autre sous surveillance, c'est s'intégrer dans un schème de pensée pyramidal et hiérarchisé, c'est comprendre la devise « liberté, égalité, fraternité » qui trône au fronton des écoles en l'associant à ce qui se passe à l'intérieur : l'enfermement scolaire, la soumission à l'autorité d'un autre, l'amitié rendue possible uniquement à heures fixes et amputées.

Mais là de nouveau se dresse, pour celui qui refuse d'appréhender la réalité de la scolarité sous cet angle atypique, le décor de carton et les images d'enfants qui chahutent en riant pendant la récréation. Pourtant… chaque cour d'école est entourée de grillages, n'oublions jamais ce « détail », auquel viennent se greffer la surveillance des professeurs, la sonnerie ou la voix du « maître » qui marquent le début et la fin de la rencontre et du jeu avec l'autre. Je n'efface pas les moments de bonheur, réels, qui émergent assez simplement lorsqu'un être humain joueur entre en contact avec un autre qui aime, lui aussi, s'amuser. La vie, indomptable, réussit à s'immiscer dans les plus petites fissures de béton : la récréation est l'une de ces si fragiles brèches, un de ces moments précieux où le bouillonnement intérieur d'enthousiasme et d'espièglerie peut enfin déferler, deux fois un quart d'heure, soit une demi-heure par jour. Je n'amoindris pas, en dépeignant ce sombre tableau, l'infinie résistance qu'oppose la vie aux conditions d'oppression. Je sais l'égalité et le besoin de relation vraie en latence chez chacun d'entre nous, qui s'expriment quand on laisse la spontanéité jaillir. Je veux juste mettre en lumière la face cachée du mot « sociabilisation» au sens où il est employé pour justifier la présence des enfants à l'école.

Balayons donc, maintenant qu'on sait à quoi s'en tenir avec ce mot, aussi bien le  décor en carton que sa sombre contrepartie planquée juste derrière. L'un comme l'autre construisent une unité à la définition erronée du mot sociabilisation. Ce mot corrompu s'ajoute à un grand nombre d'autres mots empoisonnés, détournés de leur sens profond, (comme politique, démocratie, école, médecine, santé, autonomie, spiritualité, liberté, égalité, fraternité comme dit plus haut…), qui font avancer la pensée collective dans un certain sens, comme un rouleau compresseur, et imprime des schèmes absolument toxiques dans les esprits. Pour faire émerger une société basée sur des échanges vrais, une société de création et de ré-création (étymologiquement recréer quelque chose qui avait disparu) nous devons absolument commencer par redonner leur dignité perdue aux mots ; ici, attardons nous sur la notion de sociabilisation, observée depuis le point de vue d'une société non hiérarchisée, et donc égalitaire. Sautons la barrière, escaladons les grillages de l'école, loin des pensées martelées.

Une autre conception de l'échange est, fort heureusement, possible, et bien vivante. L'autre n'est pas plus, ou moins, maître ou élève -ou esclave-, supérieur ou inférieur, chef ou subordonné, non ; l'autre est notre égal. L'autre peut être plus petit par la taille, plus blond, plus âgé… il ne s'agit pas de gommer les différents de morphologie, d'opinion, d'âge, de sexe… simplement de partir du présupposé qu'en tant qu'être humain, l'autre a les mêmes besoins que les nôtres : besoin de considération, de reconnaissance, d'amour, d'amitié, de respect, pour ne s'en tenir qu'aux besoins immatériels, et la liste est loin d'être exhaustive. L'échange est donc un ajustement des besoins de chacun, la prise en considération de l'autre dans sa différence et dans sa similitude avec nous.

La sociabilisation, observée depuis ce point de vue beaucoup plus horizontal, n'est pas  strictement individuelle, c'est un vaste maillage de liens qui s'entremêlent. L'originalité d'une personne rencontre l'étrangeté de l'Autre, un ajustement respectif s'opère, pour aller vers la compréhension mutuelle et l'amitié. Pour que fleurisse l'amitié, personne ne doit chercher à prendre le pouvoir sur l'autre, ni à dominer, mais bien à créer un lien, une passerelle entre les mondes, une relation de cœur à cœur.

La rencontre avec l'autre, la vraie sociabilisation, ne prend pas en compte l'âge, la taille, l'expérience, la fonction… Elle se situe dans un tout autre champ, dans le mystère du présent, qui nous met face à un inconnu, à la fois si étrange et si proche, qui a, et à qui l'on a, tant à apporter.

La sociabilisation, la rencontre vraie, existent partout, à tout moment de la vie dès qu'on s'extrait du modèle scolaire et de la relation hiérarchisée . Il ne peut être en aucun cas question de sanctuaire dédié à la sociabilisation, en l'occurence l'école; c'est un leurre absolu. La catégorisation en classe d'âge est abrutissante et freine les gigantesques potentiels de chacun qui se développent en contact avec l'autre. On peut et on doit s'abstraire de cette tenace tendance moutonnière à reproduire le schéma enfant/adulte qu'on nous a inculqué, et qui se décline sous toutes les formes inférieur/supérieur, chef/subalterne, jeune/vieux. Dans un échange d'égal à égal, chacun apporte autant qu'il reçoit. La vie est sociabilisation. Vouloir sociabiliser à l'école, et d'autant plus selon les critères abjects d'obéissance à l'autre, c'est avant tout réduire le champ de la vie, nous isoler les uns des autres et construire des murs entre les individus quand tout n'est qu'échange, flux et reflux.

La sociabilisation c'est la mise en réseau, le lien, dans tous les domaines de la vie, l'interdépendance, le sentiment de faire partie d'un vaste ensemble, quand l'école, au contraire, quand elle manipule ce mot, nous apprend à nous construire une individualité et à avancer seul dans l'existence; elle glorifié l'égo au détriment de l'intéret général. L'école coupe les liens qui se créent spontanément entre personnes dans un contexte libre où la rencontre est spontanée, et instaure un mode d'être, un type de comportement à adopter, une norme dans la relation enfant/adulte qui fera écran tout au long de notre vie entre nous et l'autre. Observez un adulte qui parle avec un enfant. Dans 95 % des cas, il ne lui parle pas comme il le ferait avec un ami, avec le respect de l'écoute, de sa singularité, de sa sensibilité, en ajustant ses propos à l’intérêt que lui porte son interlocuteur. Trop souvent, il sermonne, il commande, il enjoint, il n'écoute pas. Inversement, l'enfant se trouve dans une posture de vassalité : il demande l'approbation pour des actions élémentaires, il surveille son langage pour rester dans le jargon enfantin autorisé, il obéit à une injonction, il guette les signes  pour se rendre au service de l'adulte, son allégeance lui assurant ensuite une relative tranquilité...

La domination se poursuit depuis trop longtemps, les mêmes codes restent en vigueur, et tout ce cérémonial fait aussi partie de ce qu'on appelle « sociabilisation ». Après avoir été formé pendant de si longues années à vivre la relation de manière totalement inégalitaire, il est extrêmement difficile de s'extraire de ce modèle ; classiquement, on assiste à la reproduction de ce schéma de génération en génération. L'enfant devenu adulte occupe maintenant la place du dominant. Il reste cependant, à maints égard, soumis à un système et à ses codes, à l'autorité d'un patron, de lois imposées… Chacun est empêtré dans un mode de fonctionnement incompatible avec une existence équilibrée.

On peut étendre le concept de sociabilisation, la vraie, celle basée sur un échange horizontal et égalitaire, hors du champ des échanges humains. A l'école, on a vu comme la sociabilisation nous déconnecte de l'autre ; on peut aussi voir à quel point la logique qu'on nous inculque nous déconnecte du reste du vivant. Les enfants apprennent à considérer l'animal comme un objet d'étude, à disséquer d'abord un tétard, puis une souris ; plus tard certains injectent des virus à des mammifères. On nous prépare à un certain type de société, où l'homme est au sommet de la pyramide et domine sans état d'âme le reste du vivant. Une logique mortifère est à l’œuvre, où la relation au monde animal et végétal est considérée en fonction de notre propre interêt; de la même façon que la relation humaine et le bien commun sont calculés à l'aune de notre réussite personnelle, plutôt que l'inverse.

Or, plus que jamais, on voit à quel point nous sommes tous interdépendants. Une espèce animale ou végétale s'éteint ou prolifère, et chacun d'entre nous est menacé, de la même façon qu'une cellule cancéreuse menace l'ensemble de notre corps. Les ravages de l'industrie sur les populations animales, végétales, microbiennes, nous confrontent chaque jour de façon plus urgente à notre lien indéfectible avec l'ensemble du Cosmos. La sociabilisation, c'est aussi cela, se sentir relié avec le grand organisme de la Vie. L'école nous inculque des savoirs totalement détachés de nos réalités quotidiennes et des liens avec le monde vivant. On sait que la Côte d'Ivoire est un des principaux producteurs de banane mais on ne sait plus distinguer deux variétés de pommiers… Qui sait reconnaître l'alliaire, le mouron des oiseaux, la bardane, qui sont des légumes sauvages qu'on trouve presque partout ? Quelle relation entre le fait qu'on apprend encore de nos jours en classe de philosophie que l'animal est dénué de raison, et les abattoirs industriels qui fournissent des montagnes de viande chaque jour aux restaurants scolaires ?

L'école coupe les liens, entre les humains, mais de manière beaucoup plus large et dramatique entre toutes les formes de vie et de pensée, pour n'engendrer qu'un certain type de pensée unique. L'école sépare. L'école ne sociabilise pas. Elle exclut et marginalise de l'immense réseau de relations, de sociabilité, de savoirs qu'engendre la vie spontanément. Il ne nous reste plus qu'à basculer dans le bon paradigme, et tisser de vraies relations pour nous sentir de nouveau appartenir à l'immensité du Cosmos, où l'autre est une partie du grand mystère au même titre que nous-mêmes. Nous sommes des éclats de mosaïque, les fragments d'une constellation qui dessinent une extravagante fresque vivante. Face à cela, l'école est moins qu'une crotte de mouche.

Ces idées reçues qui séquestrent l'utopie [7/7]

Oui, mais, vous avez quand même une vision très naïve de l'enfance, de nos jours on a plutôt des enfants rois pourris gâtés et mal élevés !

On nous reproche aussi, très très souvent, d'avoir une vision angélique de l'enfance, d'oublier le caractère péteux de certains d'entre eux, d'occulter le règne de l'enfant roi, où l'adulte- serait, finalement, victime des désirs sans limites des enfants mal élevés, et ce particulièrement en situation scolaire.

Je vois en effet avec beaucoup plus de facilité l'innocence dans les yeux d'un enfant, et je sais par expérience combien un être humain peut développer son potentiel incroyable au service de la Vie quand les conditions sont réunies. Le paradigme auquel je crois repose sur le postulat, en effet, que l'être humain porte en lui-même toutes les conditions de son épanouissement, plutôt que d'acter que c'est un être brut et imparfait que l'éducation saura modeler selon un schéma adéquat. L'existence de chacun est magique et recèle mille merveilles à dévoiler, je préfère mille fois cette version à celle d'une destinée dont l'issue heureuse dépendrait d'un modelage conforme à une science donnée, modelage confié à de doctes personnes ayant validé leurs compétences et plus aptes à savoir ce qui est bon pour la personne qu'ils forment que la personne elle-même... J'ai ainsi beaucoup plus de facilité à me mettre à la place de l'enfant qui subit le système scolaire qu'à la place du professeur, qui lui, quelque part, conserve le CHOIX.

J'ai malgré tout bien conscience de la difficulté que rencontrent certains professeurs au quotidien, eux même prisonniers d'un cadre vraiment restreint, et, commme je l'ai dit plus haut, je crois à l'amour dans le cœur de chacun. De nombreuses personnes en contact régulier avec des enfants, et particulièrement en situation scolaire, se plaignent du règne absolu des « enfants rois », cela fait partie des autres grands classiques des remarques qu'on nous renvoie, qui consiste à dire que les enfants, aujourd'hui, jouissent déjà d'une immense liberté, et que de leur offrir encore plus d'autonomie conduirait à un laisser-aller dramatique ! Si je suis totalement d'accord qu'il existe aujourd'hui un gros déséquilibre dans les rapports adultes/enfants et que quelque chose est profondément à revoir, je réfute pourtant cette analyse des enfants qui seraient, de nos jours, TROP libres.

 

On peut creuser, pour expliquer ces dysfonctionnements dans la relation à l'autre, du côté du manque d'amour vécu par les enfants, dans une société où tout le monde court et où les soins premiers à l'autre, et particulièrement au tout petit qui a un besoin fondamental d'attention et d'amour pour se développer et apprendre à prendre soin de lui-même et des autres. Cette carence affective peut avoir pour conséquence insidieuse une demande d'attention accrue,  impossible à combler et ce particulièrement en milieu scolaire, où la relation avec les autres élèves est empêchée ; l'attention doit se concentrer sur le professeur, et le véritable lien amical est logiquement impossible, on peut détailler longuement sur les causes de ce rapport humain impossible, mais le simple fait qu'une trentaine d'esprits en quête d'attention et de reconnaissance n'aient la possibilité de combler leurs besoins en la personne d'un seul professeur suffit à montrer la froideur de cette mise en scène.

On peut aussi farfouiller, et trouver des informations décisives du côté de l'alimentation, qui génère, chez les très jeunes comme chez les très vieux, des  comportements pour le moins inquiétants. La majorité d'entre nous, jeunes ou vieux d'ailleurs se nourrit principalement d'excitants, sucre et farine raffinés, produits saturés en graisse, alimentation carnée à l'extrême -de la viande tous les jours à la cantine ( !!!), et de surcroît issue d'animaux ayant traversé une terrible vie de mauvais traitements -tant au niveau médical que physique-, des plats transformés bourrés d'additifs alimentaires nocifs, des matières premières pleines de pesticides et métaux lourds… Ce cocktail peut évidemment conduire les jeunes -el les vieux, personne n'étant épargné- à des sautes d'humeur incontrôlables ; tisser une relation harmonieuse avec un congénère quand notre corps est intoxiqué, surexcité ou surchargé peut s'avérer quasiment impossible, en effet. Quand en revanche on utilise cet argument pour expliquer le fait que les enfants « ne se tiennent pas en classe », c'est totalement insuffisant. Au passage, n'excluons pas les professeurs du tableau: car beaucoup d'entre eux mangent aussi très mal, fument, boivent du café à outrance. La relation à l'autre est donc biaisée des deux côtés, si on regarde le rapport à l'autre à travers le prisme de l'alimentation.

Quoiqu'il en soit, on peut effectivement observer les carences affectives pour tenter d'y remédier, mettre à jour la mauvaise alimentation ou à tout autre cause, mais on ne  peut pas faire l'impasse d'une remise en question plus totale  …On doit à tout prix s'extraire du schéma scolarisé et l'observer en prenant du recul, car c'est la structure même qui conditionne ces comportements : à savoir l'école et plus largement l’État sous sa forme actuelle.

Pour moi, tout ça est assez limpide.  Quand un enfant arrive sur Terre, on le déclare d'office à l’État Français, et il est d'emblée soumis à un ensemble de lois et devoirs sans même s'en rendre compte et bien sûr sans pouvoir donner son accord. Il en va de même pour celui qui devient parent, qui voit son statut changer et est rendu responsable d'une tierce personne, et ce jusqu'à ces dix-huit ans. Parmi les obligations et devoirs parentaux, nourrir son enfant, et l'accompagner vers la sociabilisation - au sens où l’État l'entend - fait partie des priorités attendues. Et l'enfant, et le parent sont inexorablement dirigés vers l'institution scolaire, les uns pour leur dressage en bonne et due forme, les autres pour être reconnus et « aimés » -je mets « aimé » entre guillemet car c'est pour moi une fausse définition de l'amour- en tant que « citoyens » avisés et respectables -je mets les guillemets à « citoyens » pour la même raison.

Car on sait bien que dans l'imaginaire collectif, comme un envoûtement massif, l'école est considérée comme émancipatrice, libératrice, je passe tout le fatum qu'on nous sert quotidiennement via le discours officiel et le discours commun. Quand on fait le parallèle avec la réalité, on se demande comment ce mauvais charme peut être aussi tenace.

A mon sens, l'entrée dans la vie, pour un être humain, c'est le chemin vers l'autonomie, individuelle et collective. Individuelle d'abord, par l'apprentissage de la préhension, de la marche, du langage. Viennent ensuite les besoins matériels premiers : l'alimentation, se vêtir, se loger. J'ajoute évidemment les besoins non-matériels mais tout aussi premiers : aimer et être aimer. L'amour et l'amitié se situent en dehors de la verticalité de notre société et supposent, de fait, une relation horizontale, sans quoi la relation existe quand même, mais porte un autre nom. Donc, pour moi, il y a quelques besoins fondamentaux : apprendre à prendre soin de soi-même, à se nourrir correctement, à se vêtir, à se loger, à communiquer pour créer des relations chaleureuses et équilibrées.

Or, le dispositif dans lequel enfant et parent sont plongés empêche radicalement la réalisation de ces besoins premiers. A trois ans, un enfant qui va l'école tous les jours, et ce jusqu'à l'âge adulte, n'apprend pas et ne peut apprendre ces fondamentaux. Le parent est soumis à la responsabilité imposée par l'état, qui n'a par ailleurs rien à voir avec le soin que peut donner une mère ou un père ou une tierce personne aimante libérée des contraintes du monde du travail.  Le parent donc assume à la place de l'enfant tout ce qui a trait aux besoins fondamentaux : alimentation, rangement, vêtements. Dès tout petit, l'enfant ne peut apprendre l'autonomie. Cette situation ne profite à personne. Selon moi, dans un cadre respectueux de chacun, chacun prend part à l'organisation de la maison, repas, ménage, bricolage, jardinage. C'est une base extrêmement sécurisante, puisque où qu'on aille, avec ces savoirs, on est tranquille et autonome, et on se sent lié à une communauté de vie. Ces apprentissages sont fondamentaux et pourtant absents chez une immense majorité d'entre nous. Ils permettent ensuite d'élargir notre participation consentie à la vie du quartier, de la ville, à la politique et à l'économie locale... On rejoint un peu le sujet du travail des enfants, qui n'est pas une contrainte quand il correspond à la satisfaction des besoins premiers, et qui autonomise chacun.

Pour en revenir au sujet des « enfants rois », malgré eux presque 100 % des enfants sont projetés dans un univers où ils sont pris en charge dans tous les domaines. A la maison comme à l'école. Les relations n'ont rien de spontané et la cruauté entre enfants, qui peut exister dans les enceintes scolaires tout comme les rapports désaxés entre élèves et professeurs sont pour moi une des conséquences de cette configuration biscornue et délétère où le rapport équilibré à l'autre n'est jamais considéré comme priorité absolue. Et de fait, dans ce contexte si éloigné de l'autonomie réelle et choisie, il est vrai que les parents, les professeurs et les adultes en règle générale endossent une part de travail supplémentaire pour combler ces besoins, s'oubliant au service de l’État, en s''illusionnant tant bien que mal que c'est bon pour les enfants et pour eux-mêmes; c'est le pompon…

Selon moi ces fondamentaux sont la base d'un développement harmonieux, sur lesquels vont se greffer ensuite tous les savoirs. Avec cette base solide, savoir prendre soin de soi-même, de son environnement proche et des relations qu'on tisse, la vie qu'on se construit est beaucoup plus en adéquation avec une idée de l'harmonie du monde. Or, de nos jours, on en est fort loin. Ça rejoint aussi l'autodestruction des jeunes qui se déscolarisent tôt, mais c'est bien plus vaste que ça : combien d'adultes, finalement restent hétéronomes toute leur vie, combien de dépressions incomprises, combien de personnes n'ayant jamais eu l'opportunité de se rencontrer elles-mêmes au long d'une vie réglée par des horaires et des injonctions extérieures, souffrent d'une remise en question profonde au moment de la retraite, parce qu'elles n'ont plus d'impératifs extérieurs et se retrouvent face à leur vide intérieur ?

Toutes ces remarques, par leur renouvellement monotone, sans surprise, au gré de nos rencontres, dessinent des univers humains en manque d'inspiration, profondément et longuement pétris selon une vieille recette, et figés par une cuisson lente en milieu fermé et étouffant. Elles dénotent aussi cette immense difficulté à remettre en cause un vieux modèle parce qu'il occupe tout notre espace, ce qui signifierait pour cela s'en extraire un instant, l'observer de loin et donc admettre qu'il n'est pas tout, qu'il n'est qu'une facette du pensable. Commencer par bredouiller un vague « il y a forcément, forcément quelque chose de mieux à imaginer... » ouvre la fenêtre de notre imaginaire, déploie mille possibles. Les imaginations sont muselées, la créativité éteinte, la subversion : morte ; personne n'ose exprimer ce qu'il est profondément et adopte un comportement de réserve ponctué par d'incessants « oui, mais quand même ». Les structures de ce vieux système n'arrivent pas à évoluer faute d'engagements individuels originaux qui questionnent l'ensemble des attitudes.

Le système scolaire est nocif, coercitif, oppresseur : actons ceci une fois pour toute. Que  la détonation que cela engendre sonne l'amorce d'un élan du cœur, d'une révolution pour modifier la structure même de notre société.  Évidemment qu'on va vers des apprentissages mille fois plus fertiles que ceux de l'école ! Allez, ami lecteur, tu vas bien nous aider à faire vivre ce nouveau paradigme bourgeonnant, qu'en dit le fond de ton cœur ?

 

sensortird

Crédit Photo originale : Par Khoyobegenn